{"id":109,"date":"2006-11-03T13:50:48","date_gmt":"2006-11-03T13:50:48","guid":{"rendered":"http:\/\/mariechotek.com\/?p=109"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T15:00:00","slug":"Non lieux","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/mariechotek.com\/?p=109","title":{"rendered":"Non lieux"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">\nJe suis en poings dans le ventre de ma m&egrave;re. Mon fr&egrave;re me fait face, en poings de m&ecirc;me. Alors moi, imperceptiblement, je tire un peu plus fort que lui sur le cordon, ni vu ni connu. Je pompe sournoisement toutes les vitamines et tous les oligo-&eacute;l&eacute;ments, le meilleur de ma m&egrave;re. C&#39;est normal, je suis une fille. Je suis donc plus fut&eacute;e, plus avis&eacute;e. D&eacute;j&agrave;, je sais qu&#39;il faut se battre car, comme on le dit pour les augmentations, nul ne le fera pour moi. Les filles, elles doivent tout arracher de toutes les fa&ccedil;ons possibles.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMais voil&agrave; que l&#39;&eacute;chographe &agrave; blouse blanche me d&eacute;nonce. D&#39;une voix accusatrice, il dit &agrave; ma m&egrave;re que le f&oelig;tus femelle tire trop sur le cordon, au point que le f&oelig;tus m&acirc;le en p&acirc;tit. Il est vrai qu&#39;en face de moi, mon fr&egrave;re maigrit. Il fait la t&ecirc;te, s&#39;amenuise, redevient une ombre d&#39;enfant. Il va falloir proc&eacute;der &agrave; une c&eacute;sarienne, il dit &ccedil;a &agrave; ma m&egrave;re, l&#39;&eacute;chographe. D&#39;un ton si s&eacute;v&egrave;re que l&#39;on pourrait croire que je suis un monstre. Ce sera une c&eacute;sarienne fort pr&eacute;matur&eacute;e, il pr&eacute;cise ensuite avec grande ranc&oelig;ur en manivelant rageusement le si&egrave;ge d&#39;examen. Je lui sabote la d&eacute;livrance, se justifie-t-il, qui promettait d&#39;&ecirc;tre belle. Deux enfants n&eacute;s d&#39;un seul coup de d&eacute;s, par voie naturelle.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMa pauvre m&egrave;re g&icirc;t sur le fauteuil, &eacute;cras&eacute;e par nos poids respectifs, incapable de se d&eacute;fendre, et de me d&eacute;fendre. Elle fait juste oui, du menton.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nA la naissance, mon jumeau p&egrave;sera la moiti&eacute; de mon poids. Il devra commencer sa vie, tout seul, dans une couveuse au fin fond d&#39;un couloir qui sent les produits d&#39;entretien, avec des infirmi&egrave;res press&eacute;es, talonn&eacute;es elles-m&ecirc;mes par des cadences qui n&#39;autorisent pas l&#39;&eacute;moi au dessus des nouveaux-n&eacute;s trop l&eacute;gers. Et moi&#8230; Moi je reste seule avec elle, ma m&egrave;re. Cela devrait &ecirc;tre une victoire, du moins un privil&egrave;ge. Seulement voil&agrave;, je suis coupable, coupable de ce que mon fr&egrave;re dort seul, ailleurs, dans une petite bo&icirc;te en verre, quand moi, j&#39;&eacute;tale ma graisse arrogante aux c&ocirc;t&eacute;s de celle que j&#39;ai pomp&eacute;e aux d&eacute;pens de cet innocent.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nOn ne me dit rien, on ne me reproche rien, car cela ne rentre pas dans la jurisprudence des reproches adress&eacute;s aux enfants. Mais je d&eacute;cide de me punir en ne prenant qu&#39;un sein sur deux. C&#39;est dur, tr&egrave;s dur. Alors trois jours apr&egrave;s, je craque, je d&eacute;vore, je fais p&eacute;ch&eacute; de goinfrerie. On me fait les gros yeux, et ma m&egrave;re a deux grands bleus qui s&#39;&eacute;talent sur le buste. Elle souffre beaucoup, on dirait qu&#39;elle a deux &eacute;normes coquards &agrave; la place des t&eacute;tons, c&#39;est d&eacute;plaisant. On ne peut pas lui en vouloir, dit-on au parloir me concernant, et c&#39;est vrai. Mais je sens qu&#39;il y a comme un reproche, dans la voix qui dit &ccedil;a.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai quatre ans. Je sais qu&#39;il y a une bo&icirc;te dans leur chambre, aux parents. Avec des choses cach&eacute;es dedans. Je sais surtout que c&#39;est un secret et qu&#39;il ne faut pas y toucher. La bo&icirc;te aux secrets, c&#39;est sacr&eacute;. C&#39;est quelque chose qui nous pr&eacute;c&egrave;de dans la s&eacute;quence de ces vies qui ont conduit aux n&ocirc;tres. La bo&icirc;te aux secrets, il faut la respecter, et il faut la respecter sans m&ecirc;me savoir ce qu&#39;il y a dedans. C&#39;est &ccedil;a qui est le plus beau, disent les parents.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMais c&#39;est plus fort que moi. Alors un jour, &agrave; l&#39;heure de la sieste, je rampe comme un sioux dans la chambre o&ugrave; ils dorment, d&eacute;pos&eacute;s sur leur lit, la bouche ouverte et les tympans ferm&eacute;s par la cire car leur sommeil est fragile, ce sont des gens nerveux. Je parviens &agrave; la bo&icirc;te. Mon fr&egrave;re sue d&#39;angoisse &agrave; la porte de la chambre, d&eacute;p&ecirc;che toi, il m&#39;exhorte en tremblant. Il dit que nos parents sont terribles, qu&#39;ils d&eacute;tiennent le monde, qu&#39;ils d&eacute;cident de qui peut vivre et qui doit mourir. Il regarde trop la t&eacute;l&eacute;, mais moi, j&#39;emporte quand m&ecirc;me la bo&icirc;te.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nNous l&#39;ouvrons sous la table de la cuisine. Dedans, il y a des tas de feuilles de papier recouvertes de pattes de mouches, encre noire et fine, nous sommes d&eacute;&ccedil;us. Tu parles d&#39;un secret. Alors je me l&egrave;ve. Je vais chercher une grande paire de ciseaux, celui qui sert &agrave; d&eacute;couper le poulet du dimanche. Mais mon fr&egrave;re refuse de m&#39;accompagner plus loin sur la route du crime, il s&#39;enfuit dans le jardin en poussant des petits cris de terreur.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nQu&#39;importe. Je d&eacute;coupe all&egrave;grement ce papier, cricricric, les morceaux tombent au sol, par lambeaux&#8230; quand je sens soudain que l&#39;on me soul&egrave;ve en l&#39;air. C&#39;est mon p&egrave;re. Il est fou furieux, et il n&#39;arrive m&ecirc;me pas &agrave; parler tellement la fureur l&#39;&eacute;trangle.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nCoupable, je suis coupable d&#39;avoir d&eacute;coup&eacute; aux ciseaux des lettres d&#39;amour dont l&#39;envoi s&#39;&eacute;tale sur pr&egrave;s de dix ans. Tous ces mots si beaux r&eacute;duits en petits morceaux path&eacute;tiques, devenus anonymes, inutiles, sans plus de r&eacute;alit&eacute;, par celle-l&agrave; m&ecirc;me qui leur doit la vie. Toute cette po&eacute;sie, celle de mon p&egrave;re &agrave; ma m&egrave;re, et vice versa, d&eacute;chir&eacute;e, taillad&eacute;e, ridiculis&eacute;e&#8230; Ma m&egrave;re sanglote, c&#39;est la premi&egrave;re et derni&egrave;re fois qu&#39;elle pleurera de sa vie. M&ecirc;me quand on coupera la jambe de mon fr&egrave;re, elle ne pleurera pas. Il n&#39;y a plus de po&eacute;sie, il n&#39;y a plus de po&eacute;sie, elle pleurniche &eacute;tal&eacute;e sur le grand lit d&#39;amour en tapant du poings. Comme si elle avait quatre ans, mon &acirc;ge. Le monde est laid, laid&#8230; sanglote-t-elle.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai honte, vous imaginez bien. Mon p&egrave;re m&#39;enferme dans ma chambre durant trois jours. Mon fr&egrave;re couine &agrave; la porte pour m&#39;assurer de son soutien. Durant trois semaines, comme une prisonni&egrave;re, on me l&egrave;ve le matin et on me ram&egrave;ne au coucher. Mon fr&egrave;re n&#39;a pas le droit de me parler, mais je n&#39;ai tout simplement envie de parler &agrave; personne. J&#39;ai trop honte. Pensez, des lettres d&#39;amour, &eacute;tal&eacute;es sur dix ans, d&eacute;coup&eacute;es aux ciseaux &agrave; viande. Mais il est vrai que je n&#39;aurais jamais cru mes parents capables de &ccedil;a. De lettres d&#39;amour. Ils n&#39;avaient pas le profil aussi, il faut bien dire, et ils m&#39;ont bien embrouill&eacute;e ces imb&eacute;ciles avec la beaut&eacute; de leur secret. Mon p&egrave;re et son v&eacute;lo, ses mollets cagneux pointant sous la barre. Ma m&egrave;re, avec sa chemise de nuit en pilou, ses mots crois&eacute;s et la caisse du chat. Non, jamais je n&#39;aurais pens&eacute; &ccedil;a, mais je n&#39;avais que quatre ans, &agrave; l&#39;&eacute;poque.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai dix ans. Je cours dans la campagne, avec mon fr&egrave;re et un cousin. Il fait chaud, tr&egrave;s chaud. Nous nous d&eacute;shabillons et plongeons dans la rivi&egrave;re. Quand nous sortons, nous nous s&eacute;chons et cherchons quoi faire tant il fait chaud. Mon cousin sugg&egrave;re une partouze. Avec mon jumeau, on dit oui, oui. On a entendu ce mot quelque part, mais on ne sait pas en quoi &ccedil;a consiste. Sur ordre de mon cousin, nous voil&agrave; &eacute;tendus sur l&#39;herbe, nus, les uns pos&eacute;s &agrave; c&ocirc;t&eacute; des autres, nous attendons. Arrive ma grand-m&egrave;re, avec sa canne et sa patte raide. Coucou, vous faites quoi les enfants&nbsp;? une partouze&nbsp;! on r&eacute;pond tous en ch&oelig;ur. Voil&agrave; qu&#39;elle tombe dans les pommes&nbsp;; et meurt quelques jours plus tard sans avoir repris connaissance. Des tuyaux enfonc&eacute;s plein les bras et la bouche. Et les m&eacute;decins autour qui virevoltent autour d&#39;elle en demandant d&#39;une voix douce, et vous comptez faire quoi de ses organes, et vous comptez faire quoi de ses.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMoralit&eacute;, nous sommes envoy&eacute;s au bagne. Coupables, nous cassons tout l&#39;&eacute;t&eacute; en pleine jungle des cailloux &eacute;normes, puis nous faisons trois semaines dans un camps de prisonniers qui finissent en savon. Esp&eacute;rons au moins que vous aurez compris que le sexe est une chose s&eacute;rieuse, nous disent nos parents quand nous rentrons &eacute;puis&eacute;s et affam&eacute;s, meurtris.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nNous mentons. Oui, nous pr&eacute;tendons que nous avons compris, le sexe, et sa jouissance qui est un fruit trouble. Elle peut vous conduire &agrave; tuer, m&ecirc;me sans le vouloir, avec les meilleures intentions du monde. C&#39;est l&agrave; quelque chose de fait qui nous &eacute;chappe. En v&eacute;rit&eacute;, nous n&#39;avons rien compris de ce qui bouleverse et choque autant ces adultes. Nous avons tu&eacute; une vieille dame rien que par le fait d&#39;&ecirc;tre allong&eacute;s nus sur l&#39;herbe et cela nous &eacute;chappe. Mais du moins avons-nous compris que la chose n&#39;est pas sans danger. C&#39;est certain. C&#39;est bien, dit notre p&egrave;re, une main sur nos deux t&ecirc;tes, mon fr&egrave;re et moi, c&#39;est l&agrave; l&#39;essentiel.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai quinze ans. En biologie, nous apprenons l&#39;appareil uro-g&eacute;nital des rongeurs. Nous voil&agrave; amen&eacute;s &agrave; diss&eacute;quer chacun un gros rat blanc, tu&eacute; dans les formes, sous les yeux mouillants du Pr&eacute;sident qui semble douloureusement contester notre mani&egrave;re de proc&eacute;der.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMon rat blanc respire encore, &agrave; petits coups serr&eacute;s. J&#39;ai mal dans la gorge, au ventre. Il me jette un regard suppliant, s&#39;il te plait, ne me tue pas, laisse moi encore ronger un peu ma vie&#8230; J&#39;ai envie de pleurer. Je tremble moi aussi. J&#39;essaye de trouver un moyen pour me d&eacute;filer. Mademoiselle, me susurre le professeur qui se tient juste derri&egrave;re moi. Il porte une grande blouse blanche, il passe sa langue sur ses dents de rongeur, mademoiselle Dugras&#8230; Montrez moi de la pointe de votre scalpel, o&ugrave; se trouve l&#39;appareil uro-g&eacute;nital de Gino, le rat.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe me sens paralys&eacute;e. Je sais que l&#39;on a tous &ccedil;a, un appareil uro-g&eacute;nital, mais tout de m&ecirc;me, je n&#39;ose pas, je n&#39;ose pas montrer une telle chose&#8230; d&#39;autant plus que pour la montrer, il faut ouvrir le ventre de Gino le rat. Qui tremble en me regardant dans les yeux, avec le professeur qui attend, comme un chat embusqu&eacute; dans un dos. Il attend, et alors je fais non, de la t&ecirc;te, non, non&#8230;<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLe professeur en est tout excit&eacute;. Il ne m&#39;a jamais aim&eacute;e, je le sais, je sais qu&#39;il me trouve gourde et laide. Je me demande si ce professeur ne m&#39;aurait pas crois&eacute;e au bagne, avec mon boulet &agrave; la cheville et mon air de coupable d&egrave;s la vie intra-ut&eacute;rine. Le rat Gino a ferm&eacute; doucement les yeux en attendant que l&#39;on se d&eacute;cide. Et le v&eacute;n&eacute;rable professeur se met alors &agrave; brailler, si tu ne d&eacute;coupes pas imm&eacute;diatement cette bestiole, j&#39;appelle le censeur qui le notifiera &agrave; tes parents&nbsp;! Je fr&eacute;mis. Tu seras expuls&eacute;e de ce lyc&eacute;e, pour avoir contrefait les ordres d&#39;un de tes ma&icirc;tres&nbsp;! Contrefait, quelle id&eacute;e, &ccedil;a ne veut rien dire, je ne contrefait rien du tout, je n&#39;arrive pas &agrave; faire, c&#39;est tout.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAlors je me lance&#8230; Je me lance les yeux &agrave; moiti&eacute; ferm&eacute;s. Le rat pousse des hurlements de souffrance aigu&euml;, c&#39;est un massacre. J&#39;en mets partout. Les organes sautent du ventre, se r&eacute;pandent sur moi, sur ma voisine, les murs se recouvrent de sang&#8230; Le professeur surnage dans l&#39;h&eacute;moglobine et il me crie dessus, pauvre gourde, Dugras, tout est de ta faute, Dugras, de ta faute, de ta faute, de ta.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nCoupable, je suis coupable. Quand on sait qu&#39;on va faire mal, il ne faut pas faire, il faut savoir refuser, il faut &ecirc;tre fort. C&#39;est comme pour les camps de concentration, m&#39;ont appris mes parents, ceux qui savaient sont presque aussi coupables que ceux qui ont command&eacute; les trains et actionn&eacute; les manettes du gaz. Ceux qui ont laiss&eacute; faire, sans rien dire, en d&eacute;tournant les yeux et en continuant &agrave; vivre comme si de rien n&#39;&eacute;tait, sont peut &ecirc;tre m&ecirc;me plus coupables encore. Nous sommes tous coupables, tous. Sauf ceux qui sont morts. Les rescap&eacute;s eux-m&ecirc;mes finissent pas se jeter dans la cage d&#39;escalier, c&#39;est dire. Il faut que je sache &ccedil;a, et qu&#39;&agrave; chaque instant de ma vie, j&#39;essaye de ne pas aggraver mon cas. D&eacute;j&agrave; lourd, comme vous avez pu le constater.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nA dix sept ans, j&#39;ai une amie. Une seule. On me l&#39;a achet&eacute;e pour mon anniversaire. Elle m&#39;ob&eacute;it, au doigt et &agrave; l&#39;&oelig;il, elle rapporte les objets que j&#39;envoie au plus loin, elle fr&eacute;tille, sa truffe est humide, elle agite la queue. C&#39;est une brave amie, fid&egrave;le. Ensemble, nous maudissons le monde, la corruption des autres, les jeunes, qui y entrent si facilement, gobant chaque invention des adultes, de la r&eacute;volution &agrave; la publicit&eacute;, pour les y faire entrer sans en avoir l&#39;air. Nous fustigeons leur manque de sensibilit&eacute; et de d&eacute;licatesse. Le monde est laid, et nous sommes si pures.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nSeulement, en fait, elle ne m&#39;aime pas. Oui, je dois bien reconna&icirc;tre que son amour est int&eacute;ress&eacute;. Elle esp&egrave;re toujours un sucre ou un os, je le vois au fond de ses prunelles, o&ugrave; il y a comme une lueur mal&eacute;fique. C&#39;est Judas qui palpite derri&egrave;re ses yeux. Alors je l&#39;abandonne sur une plage, un &eacute;t&eacute;.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMais voil&agrave; qu&#39;elle est r&eacute;cup&eacute;r&eacute;e par un sportif. Il courrait le long des galets. Je ne comprends pas pourquoi, mais il tombe amoureux d&#39;elle. De cet amour, je ne comprends ni la racine ni la fleur. Elle est grosse, pas marrante, et elle ne court pas assez vite pour ramasser les b&acirc;tons dans les temps. Mais un homme de chair et d&#39;os s&#39;est &eacute;pris d&#39;elle et d&eacute;clare qu&#39;il lui fera m&ecirc;me des enfants. Je ne comprends pas, je ne comprends pas&#8230; Au magasin, j&#39;avais pourtant choisi une disgraci&eacute;e. Je ne voulais plus &ecirc;tre la copine de la jolie, ce qui &eacute;tait ma fonction quand je me trouvais naturellement des amies. Je veux dire, sans payer.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai assise la Beaut&eacute; sur mes genoux, et je l&#39;ai trouv&eacute;e am&egrave;re. Voil&agrave; tout ce que trouve &agrave; me dire mon fr&egrave;re, en ricanant.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe f&ecirc;te mes dix-huit ans. Je me sens seule, mais j&#39;h&eacute;rite d&#39;une fortune. Je suis riche, si riche que cela en est obsc&egrave;ne. On me dit qu&#39;en mon nom, on a d&eacute;port&eacute; des milliers de personnes, vol&eacute; des terres, fait venir des noirs d&#39;Afrique pour leur faire cueillir le coton et enrichir les bourgeois. Qu&#39;ensuite, on leur a donn&eacute; la d&eacute;mocratie mais sans le mode d&#39;emploi. Qui n&#39;existe que pour les blancs. Qui reviennent par la fen&ecirc;tre quand on les a jet&eacute;s par la porte. Car une fois les libert&eacute;s des peuples consign&eacute;es, on a &eacute;tabli des rouets, des puits de p&eacute;trole, des ol&eacute;oducs, toutes sortes de choses&nbsp; pour d&eacute;velopper l&#39;endroit, a-t-on assur&eacute;. Mais en fait, c&#39;&eacute;tait pour enrichir la Nation, en laissant les clauses pourries aux plus d&eacute;munis. Le brut, quand nous on a le manufactur&eacute;.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nEt tout &ccedil;a pour qui&nbsp;? Tout &ccedil;a rien que pour moi, et les autres enfants de la Nation. Pour que je vive heureuse, avec l&#39;&eacute;lectricit&eacute; &agrave; flots et deux v&eacute;hicules par foyer, les lettres et la bonne sant&eacute;. Aux d&eacute;pens d&#39;autres enfants, ceux qui portent les armes, tissent des tapis et meurent &agrave; peine adultes. Nous sommes tous coupables de &ccedil;a, hommes blancs comme patrons noirs. Car ce n&#39;est m&ecirc;me pas une question de race, juste une question de chance et d&#39;espace, de positionnement sur la surface du globe. De naissance.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe me bouche les oreilles. Je veux refuser l&#39;h&eacute;ritage. On me rit au nez. Pour qui je me prends&nbsp;? Le pire, c&#39;est que je suis seule &agrave; souffler mes bougies, car le jour de sa majorit&eacute;, mon fr&egrave;re s&#39;est engag&eacute;. Il est parti vendre des armes en plein d&eacute;sert, dont il reviendra, une jambe en moins, mais sans avoir jamais &eacute;crit de po&eacute;sie, c&#39;est peu de le dire. Un simple vendeur d&#39;armes, rien d&#39;autre. Alors je souffle, seule, tristement, mes dix huit bougies. La fum&eacute;e est &acirc;cre, les yeux me piquent, la vie peut commencer.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai vingt ans. J&#39;apprends &agrave; conduire. Le moniteur est raciste et alcoolique. Vautr&eacute; sur le si&egrave;ge du mort, il boit ses canettes de bi&egrave;re alors que je sue &agrave; faire mes cr&eacute;neaux, &agrave; rentrer sur les rond-points, sur le p&eacute;riph&eacute;rique. Je ne suis pas dou&eacute;e, et j&#39;ai si peur de faire du mal &agrave; quelqu&#39;un. Un jour, nous voil&agrave; partis pour l&#39;autoroute, il y a plein de monde et c&#39;est dur de s&#39;introduire n&#39;est-ce pas, ricane le moniteur &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s. Je pr&eacute;cise qu&#39;il est tendancieux, m&ecirc;me avec les gourdes comme moi. Avec lui tout est connot&eacute;. Bourre pas la troisi&egrave;me. Colle pas au cul de cette bagnole. Suce pas la ligne continue. J&#39;ai une peur, terrible, bleue comme ses yeux, au moniteur, et mes mains glissent sur le volant. L&#39;homme ouvre &agrave; mes c&ocirc;t&eacute;s une canette avec ses dents. Je parviens &agrave; m&#39;introduire. J&#39;entends bien quelques crissements de frein, et un bruit de t&ocirc;le accompagn&eacute; de quelques cris, mais rien, rien n&#39;entrave notre progression.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nPlus loin, beaucoup plus loin, alors que la mer est en vue, le moniteur me fait signe de me garer sur le bas c&ocirc;t&eacute;. Je sens son haleine d&eacute;gueulasse flottant vers moi. Il me dit, ton entr&eacute;e sur l&#39;autoroute, c&#39;&eacute;tait pas mal, bonne vitesse, bonne pr&eacute;cision, bonne file. Ma gorge se noue. Simplement, tu n&#39;as pas regard&eacute; dans le r&eacute;tro, il glousse, le r&eacute;tro, c&#39;est fait pour qui, hein&nbsp;? c&#39;est fait pour quoi, pour se remaquiller hein peut-&ecirc;tre&nbsp;? Il ricane encore. Non, je dis la voix nou&eacute;e, bien s&ucirc;r que non, c&#39;est pas fait pour &ccedil;a.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai la gorge serr&eacute;e. La mer miroite au loin. Elle scintille si joliment. Or il faut toujours, toujours, regarder dans le r&eacute;tro, il fait, pesamment, sa main pos&eacute;e sur ma cuisse. Bien qu&#39;il me dise que je ne suis pas son genre de truc. Et il continue. Dugras, derri&egrave;re toi, il y avait une famille avec une caravane. Tu as l&eacute;g&egrave;rement percut&eacute; la caravane. Il a un petit geste comme s&#39;il la caressait, la dite caravane. Elle a chavir&eacute; et entra&icirc;n&eacute; dans sa chute, la voiture de la famille qui a, &agrave; son tour, percut&eacute; le camion sur la file d&#39;&agrave; c&ocirc;t&eacute;.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIl soupire&#8230; Tout le monde est mort, bien s&ucirc;r, gravement br&ucirc;l&eacute;, ou c&#39;est tout comme, pour ne pas dire lourdement handicap&eacute;, c&#39;est le bouquet. Mais le pire, il articule, le pire, c&#39;est que dans la famille caravane, il n&#39;y a qu&#39;un seul rescap&eacute;. Un petit gar&ccedil;on de six ans qui n&#39;a rien eu, sauf qu&#39;il est orphelin maintenant. Par ta faute. Il est assis sur le bord de la route, personne ne sait comment lui dire &ccedil;a, qui va lui dire &ccedil;a, qui va lui dire &ccedil;a, qui va.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAlors nous nous taisons. J&#39;&eacute;coute la mer et son ressac, toute son innocence, sa puret&eacute; qui vient de ce qu&#39;elle n&#39;est responsable de rien. M&ecirc;me quand elle fait basculer les bateaux de r&eacute;fugi&eacute;s, et que les requins en son sein d&eacute;vorent les survivants, ce n&#39;est pas de sa faute &agrave; elle, la mer. Fallait pas construire des bateaux aussi merdiques. Fallait pas inventer les r&eacute;fugi&eacute;s, notre monde est pourri, et moi aussi.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nNon seulement j&#39;ai tu&eacute; plein de gens sans le vouloir, mais c&#39;est moi qui aie eu le geste fatal. Non seulement j&#39;ai alourdi le trou de la S&eacute;cu, et pr&eacute;cipit&eacute; dans le malheur plusieurs g&eacute;n&eacute;rations d&#39;individus innocents, mais je n&#39;irai pas dire &agrave; cet enfant que c&#39;est moi qui aie tu&eacute; ses parents. Je suis coupable, et l&acirc;che. Et comme l&#39;injustice est m&egrave;re de tous les malheur ici bas, et que nul autre que mon moniteur, qui s&#39;en fout, ne m&#39;a vue fr&ocirc;ler la caravane, j&#39;obtiens mon permis de conduire.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai vingt cinq ans. Je fais l&#39;amour pour la premi&egrave;re fois. C&#39;est un homme mari&eacute; dont la femme est en train d&#39;accoucher. Je n&#39;ai pas eu le choix, il n&#39;y a que lui dans la vie pour me faire &ccedil;a. Car comme dirait mon jumeau, dans la vie, on n&#39;a jamais que ce que l&#39;on m&eacute;rite. L&#39;homme peine &agrave; entrer. Il n&#39;est pas beau &agrave; voir, il jure, sue et hal&egrave;te comme un cochon qui souffre du c&oelig;ur. Il y parvient enfin, &agrave; entrer, c&#39;est sans int&eacute;r&ecirc;t aucun, &ccedil;a va sans dire, mais cela ne produit pas de catastrophe, c&#39;est l&#39;essentiel. Mais voil&agrave; qu&#39;alors il va pour sortir, et qu&#39;il reste bloqu&eacute;&#8230; Il s&#39;&eacute;chine &agrave; s&#39;extraire mais c&#39;est impossible. Nous essayons tout. Il me supplie d&#39;arr&ecirc;ter de le serrer, m&#39;exhorte &agrave; le rel&acirc;cher, puis il m&#39;insulte. Je suis d&eacute;sempar&eacute;e. Vous pensez bien, ma premi&egrave;re sc&egrave;ne d&#39;amour. Sans amour, certes, ni jouissance, nonobstant la sienne. Quelque chose d&#39;&agrave; peine meilleur que dix jours au bagne. Mais tout de m&ecirc;me. Je ne suis plus vierge. C&#39;est d&eacute;j&agrave; &ccedil;a.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nL&#39;homme alterne les menaces et les mots doux, c&#39;est la premi&egrave;re et seule fois o&ugrave; il me dit des choses douces et tendres. Je ne peux pas, je ne peux pas, je pleurniche. Alors, ayant &eacute;puis&eacute; tous les moyens, comme on dit en justice, nous nous tra&icirc;nons en cet &eacute;trange &eacute;quipage jusqu&#39;&agrave; son t&eacute;l&eacute;phone portable. Dont le forfait est h&eacute;las &eacute;puis&eacute;. Les humains, les vrais, on les reconna&icirc;t au fait qu&#39;ils savent se mettre dans des situations hautement improbables. Ils prennent des risques quoi. Mais l&#39;amour est une chose franchement dangereuse. Surtout la premi&egrave;re fois, visiblement.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLes pompiers arrivent, pr&eacute;venus par un voisin qui &eacute;coutait aux murs. Ils nous d&eacute;sencastrent en rigolant. L&#39;homme se plaint de douleurs p&eacute;niennes, mais moi aussi j&#39;ai mal, ailleurs. Je suis coupable. Qu&#39;est-ce qui m&#39;a prit de le serrer comme &ccedil;a, en moi, comme on serre un &ecirc;tre aim&eacute; dans ses bras&nbsp;? Il ne faut rien exiger d&#39;autre des hommes que ce qu&#39;ils d&eacute;sirent vous voir prendre<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nL&#39;homme m&#39;en veut atrocement. J&#39;ai perturb&eacute; l&#39;&eacute;quilibre de son couple. Sa femme a mal pris la chose, elle &eacute;tait en train d&#39;accoucher, c&#39;est vrai. Elle rechigne &agrave; lui montrer son nouveau-n&eacute;. C&#39;est de ma faute, il me crie, outre que l&#39;amour avec moi est nul, je suis coupable, car le sexe est une chose s&eacute;rieuse, sans l&#39;&ecirc;tre. Le sexe est une affaire de gens responsables, et lib&eacute;r&eacute;s. A quoi &ccedil;a sert d&#39;avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;port&eacute;e au bagne &agrave; dix ans si c&#39;est pour ne pas avoir retenu ma le&ccedil;on&nbsp;? J&#39;ai beau protester, au bagne, on n&#39;apprenait rien, il ne veut rien entendre.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe devrais m&#39;en foutre, ce type est de toute &eacute;vidence une sombre merde, mais je me sens redevable. C&#39;est le premier. Le premier qui m&#39;a consid&eacute;r&eacute;e comme &ccedil;a, une femme. Le premier &agrave; m&#39;avoir d&eacute;sir&eacute;e autrement que comme la copine de la belle, ou la cousine du po&egrave;te. Je me mets &agrave; d&eacute;velopper cette maladie bien connue des cr&eacute;atures peu &eacute;volu&eacute;es. Je me mets &agrave; courir comme mon amie de dix-sept ans derri&egrave;re chaque b&acirc;ton. Sauf que moi, il n&#39;y a jamais aucun coureur sur la plage pour me prendre sous son aile.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe n&#39;arrive qu&#39;&agrave; courir apr&egrave;s des b&acirc;tons sur les plages et &agrave; les rapporter &agrave; des hommes qu l&egrave;vent &agrave; peine les yeux de leur journal. Je ne suis m&ecirc;me pas dupe de cela. Je rapporte parce que je suis bien dress&eacute;e, polie, disciplin&eacute;e, et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e. Mais de ces hommes, m&ecirc;me de ces hommes-l&agrave;, au fond, je m&#39;en fous compl&egrave;tement. C&#39;est &agrave; croire que la mal&eacute;diction de l&#39;homme au p&eacute;nis congestionn&eacute; me poursuit. Le myst&egrave;re de l&#39;amour reste entier. La vie, celle qui court dans les veines, gonfle les tissus turgescents, contracte les muscles vaginaux, ne veut d&eacute;cid&eacute;ment pas de moi.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLes ann&eacute;es passent. Je m&#39;abstiens de tout amour pour l&#39;un et pour moi. Je vais bient&ocirc;t avoir trente ans. Tant qu&#39;&agrave; faire mal en faisant rien, autant faire le bien. Je m&#39;engage donc dans la paix. Je suis soldate de la paix. Je fais partie d&#39;une force d&#39;interposition. Je m&#39;interpose entre les salauds et les innocents, les balles volent au-dessus de nous. Nous prot&eacute;geons tr&egrave;s bien les salauds, on peut m&ecirc;me dire que nous faisons proprement merveille. En revanche, les innocents, encercl&eacute;s de toute part, meurent atrocement sous les balles. Parfois, pour que la paix ait une chance, nous donnons un coup de main aux bellig&eacute;rants. Nous d&eacute;sarmons les innocents tout en exigeant la m&ecirc;me chose des salauds, qui eux nous envoient sur les roses parce qu&#39;ils sont &ccedil;a, des salauds. Qu&#39;ils ont la force pour eux, les armes et la volont&eacute;, sans compter que la paix n&#39;est pas leur objectif premier, aux salauds. Et nous, nous sommes proprement d&eacute;sarm&eacute;s face &agrave; tant de m&eacute;chancet&eacute;, et tout autant de mauvaise foi.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nPour finir, &eacute;c&oelig;ur&eacute;s, on nous retire nos armes, &agrave; nous aussi, et nous rentrons honteux au pays. Quels morts doivent leur mort &agrave; notre intervention. Quels morts doivent la leur &agrave; leurs salauds de concitoyens. Et quels sont mes morts &agrave; moi. Je suis coupable. Quand on fait mal, on ferait mieux de ne rien faire, m&ecirc;me si c&#39;est mal de ne rien faire, on ne le dira jamais assez. Le rat blanc, le bagne de l&#39;enfance, qu&#39;ai-je donc retenu de mes premi&egrave;res le&ccedil;ons hein&nbsp;?<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe n&#39;ose plus rien faire. Je suis comme un &eacute;l&eacute;phant arm&eacute; de la bombe atomique dans un magasin de porcelaine. J&#39;ai peur, tout le temps, si peur de mal faire. Mon fr&egrave;re rentre enfin du d&eacute;sert, un tibia en moins, avec un petit p&eacute;cule et l&#39;id&eacute;e de se ranger en reprenant le commerce de notre p&egrave;re. Il ne me reconna&icirc;t pas, pr&eacute;tend-il, moi qui &eacute;tais pr&ecirc;te &agrave; tuer pour lui le veau gras. Je n&#39;ai pas de s&oelig;ur, crie-t-il, car il a eu vent de mes m&eacute;faits. M&ecirc;me dans le d&eacute;sert, on sait &ccedil;a, les m&eacute;faits de Marie Dugras sur cette terre. Depuis l&#39;enfance, je fais le mal, et le pire, c&#39;est que j&#39;essaye de faire le bien. Si je changeais hein&nbsp;? Si j&#39;essayais de faire le mal, je ferai peut &ecirc;tre le bien&nbsp;? Il faut sans doute avoir vendu des armes pour avoir une telle id&eacute;e. Mais je ne perds rien &agrave; essayer.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;attrape alors vaillamment le cytom&eacute;galo virus. Et alors, chose &eacute;trange, chose surprenante, maintenant que je suis bien v&eacute;rol&eacute;e, voil&agrave; que les hommes me trouvent un certain charme. Ce qui fait que je refile mon sida &agrave; plein d&#39;hommes qui tombent, comme des mouches, de mes bras dans leur tombe, quand moi le virus demeure impuissant &agrave; me refiler ne serait-ce qu&#39;un rhume. Je vais &agrave; quelques enterrements, j&#39;ach&egrave;te des couronnes, je console des veuves, je verse des pensions. Je suis si riche, et si seule, je peux bien r&eacute;parer mes fautes par ma fortune.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMais j&#39;en ai bient&ocirc;t assez de voir mes amants d&#39;une nuit glisser dans leurs cercueils aussi vite. Je les m&eacute;prise, ces hommes, mes amants. Ils me font penser aux gardiens du bagne de mes dix ans, en moins costauds et plus geignards. Ils sont sans amour, et d&eacute;sesp&eacute;rants d&#39;ennui. M&ecirc;me quand ils agonisent, ils n&#39;y mettent aucune &acirc;me. Je ne ressens pour eux que du d&eacute;go&ucirc;t. A dire vrai, tout est envahi par le d&eacute;go&ucirc;t. Je d&eacute;cide d&#39;arr&ecirc;ter de donner argent et sida.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nEt je f&ecirc;te mes trente trois ans. Je suis seule, seule au monde, faut-il insister. Personne ne veut plus me voir, m&ecirc;me mes disciples m&#39;ont laiss&eacute;e tomber. Quand bien m&ecirc;me je suis riche de toute la plan&egrave;te. Quand bien m&ecirc;me je suis riche &agrave; millions, archi fortun&eacute;e, et bourr&eacute;e des meilleures intentions, je dois souffler seule mes trente trois bougies.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nPour me consoler, mon p&egrave;re me dit, dans la famille, nous avons toujours voulu faire le bien, mais nous avons toujours &eacute;t&eacute; maladroits. Il sait de quoi il parle. C&#39;est Dieu le p&egrave;re, le genre &agrave; vous piquer les balles du fusil quand frappent &agrave; la porte le bourreau et ses hommes. Je veux me tuer, j&#39;essaye &agrave; maintes reprises, mais &agrave; chaque fois, Dieu mon p&egrave;re intervient. Il temp&ecirc;te que c&#39;est un crime de se tuer, un crime contre l&#39;humanit&eacute; toute enti&egrave;re. Comme si on &eacute;tait &agrave; &ccedil;a pr&egrave;s.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe d&eacute;cide alors de partir loin. Je d&eacute;cide de partir sur la lune, carr&eacute;ment. Il y a justement un voyage organis&eacute; pour gens tri&eacute;s sur le volet. J&#39;ai un dipl&ocirc;me d&#39;astronaute, pass&eacute; par correspondance. Je m&#39;embarque, et je vole vers l&#39;astre si beau, si lointain, d&eacute;pouill&eacute; de toute chose connue de nos quotidiens. On nous d&eacute;pose, on visite, on prend des photos, des notes, puis les autres repartent sur la Terre. Mais moi je reste seule, dessus. Je marche, je me sens bien. L&agrave;, je me dis que je ne peux commettre aucun crime. Les extraterrestres, &ccedil;a n&#39;existe pas, et les humains sont si loin tout en bas. De joie, je donne un coup de pied dans le sol lunaire. Un craquement soudain, et je sens que l&#39;astre se d&eacute;croche&#8230; Il bascule, commence &agrave; chuter, de plus en plus vite. Il descend &agrave; une vitesse folle, en direction de la Terre. Malheur. Avec son poids, son volume, sa masse immense, il va, nous allons faire combien, combien de morts, de bless&eacute;s et d&#39;orphelins&#8230;<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe suis coupable, coupable du plus grand massacre inter-plan&eacute;taire, extraterrestre, intersid&eacute;ral. Je bats cette fois tous les pires, les plus m&eacute;chants du genre humain, les plus grands dictateurs et les plus grands des ethnocides. Le ciel va s&#39;&eacute;crouler sur leur t&ecirc;te, aux humains, et ils vont tous crever. Je pleure, je m&#39;arrache les cheveux, je tremble et je g&eacute;mis, mais cette fois ci du moins, j&#39;ose esp&eacute;rer faire partie des victimes.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis en poings dans le ventre de ma m&egrave;re. Mon fr&egrave;re me fait face, en poings de m&ecirc;me. Alors moi, imperceptiblement, je tire un peu plus fort que lui sur le cordon, ni vu ni connu. 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