{"id":111,"date":"2006-11-05T20:15:49","date_gmt":"2006-11-05T20:15:49","guid":{"rendered":"http:\/\/mariechotek.com\/?p=111"},"modified":"-0001-11-30T00:00:00","modified_gmt":"-0001-11-29T15:00:00","slug":"Brebis \u00e9gar\u00e9es","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/mariechotek.com\/?p=111","title":{"rendered":"Brebis \u00e9gar\u00e9es"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">\n&Ccedil;a avait commenc&eacute; par une &eacute;vaporation de sens, d&eacute;sormais classique. Les choses perdaient leur lien, sujet compl&eacute;ment, qu&#39;est-ce qui manque&nbsp;?<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nDans un grand magasin. Elle se tenait debout dans sa cabine, et l&#39;id&eacute;e ne lui venait pas. L&#39;id&eacute;e d&#39;enlever ses v&ecirc;tements pour essayer la robe. Cette petite robe d&#39;&eacute;t&eacute;, fleurs et boutons dans le dos qui lui tendait pourtant les bras. Soudain effar&eacute;e, effar&eacute;e par cette &eacute;vaporation, elle s&#39;est assise sur un tabouret. Et elle a essay&eacute; de d&eacute;-vaporer, pour retrouver le sens.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nParall&egrave;lement &agrave; &ccedil;a, monsieur Justin conduisait les m&eacute;tros parce que c&#39;&eacute;tait comme &ccedil;a. Ils &eacute;taient une famille RATP. Monsieur Justin conduisait les m&eacute;tros comme son p&egrave;re avant lui, comme le p&egrave;re de son p&egrave;re avant son p&egrave;re, et ainsi de suite.&nbsp; Jusqu&#39;&agrave; la mise en marche du premier m&eacute;tro. Ce n&#39;&eacute;tait ni bien ni mal de conduire les m&eacute;tros.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nC&#39;&eacute;tait comme sa vie, qui n&#39;&eacute;tait ni bien ni mal, aucune tendance pr&eacute;cise.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIl aimait sa femme, ni bien ni mal. Ses deux enfants de m&ecirc;me, et ses amis pareil itou. Ses parents avaient succomb&eacute; ni vieux ni jeunes, et il les avait aim&eacute;s jusqu&#39;au bout, ni bon ni mauvais fils. Pas d&#39;abandon en maison de vieux, mais pas non plus d&#39;&eacute;panchements filiaux. Monsieur Justin vivait donc ni bien ni mal. Il se sentait en cons&eacute;quence ni bien ni mal. Il ne se sentait pas.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nCe qui d&eacute;j&agrave; n&#39;&eacute;tait pas un mal.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nQue faisait-elle dans cette cabine&nbsp;? &Ccedil;a avait commenc&eacute; avec la disparition de Jean. Jean n&#39;&eacute;tait pas parti, non, c&#39;&eacute;tait l&#39;amour de Jean qui &eacute;tait parti. Pire, le d&eacute;sir de Jean. Le sien pour lui. Elle regrettait bien, mais c&#39;&eacute;tait ainsi. Elle n&#39;y arrivait pas. Elle n&#39;y arriverait jamais, &agrave; l&#39;aimer. Malgr&eacute; tout l&#39;amour qu&#39;il avait pour elle, qui &eacute;tait proprement stup&eacute;fiant. Stup&eacute;fiant, parce qu&#39;il n&#39;avait aucune raison de l&#39;aimer, elle. Elle n&#39;&eacute;tait pas la plus jolie, elle n&#39;&eacute;tait pas la plus dr&ocirc;le, ni encore moins la plus intelligente. Et elle n&#39;&eacute;tait certainement pas la plus gentille et la plus r&eacute;confortante des femmes.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nEn m&ecirc;me temps, aimer quelqu&#39;un parce qu&#39;il est tr&egrave;s bien, au-dessus de la moyenne des autres, &ccedil;a ne signifie rien. Est-ce m&ecirc;me vraiment de l&#39;amour&nbsp;? R&eacute;pondez &agrave; la question, fit-elle tout haut, alors qu&#39;elle venait de se rappeler ceci&nbsp;: elle &eacute;tait entr&eacute;e dans la cabine d&#39;essayage pour essayer une robe. Ah, on avan&ccedil;ait enfin.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMonsieur Justin, ni bien ni mal, connaissait dans la vie ni l&#39;ennui ni l&#39;app&eacute;tence. Il sentait juste le temps passer, station apr&egrave;s station, et rien ne venait &eacute;branler sa direction. Du passage du temps, comme de sa vie, il n&#39;en concevait ni d&eacute;sespoir ni satisfaction. Il conduisait sa rame, chaque jour, sauf r&eacute;cup&eacute;ration, et &agrave; force, il avait l&#39;impression de conduire un immense troupeau de moutons d&#39;un terminus &agrave; l&#39;autre.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIl &eacute;tait le conducteur des moutons. Il &eacute;tait le berger. Le gardien de leur s&eacute;curit&eacute;. C&#39;est ce qu&#39;il se disait pour se distraire les id&eacute;es.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLa robe entre ses mains. Il n&#39;avait pas de raison de l&#39;aimer parce que, non seulement elle ne l&#39;aimait pas, mais qu&#39;elle ne faisait rien qui n&#39;aille en ce sens. Elle enfila la robe par les manches. Qu&#39;est-ce qui clochait&nbsp;? Elle se dandina pour faire glisser la robe le long de son corps. C&#39;&eacute;tait comme essayer de faire rentrer un carr&eacute; dans un cercle. Toute sa vie, avec la vie, o&ugrave; vais-je, qu&#39;ai-je de r&eacute;el en moi, cela aurait &eacute;t&eacute; &ccedil;a. Faire entrer un carr&eacute; dans un cercle.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nToute sa vie, du pire au meilleur des hommes, son Jean, un carr&eacute; dans un cercle. Depuis qu&#39;elle &eacute;tait toute petite, elle s&#39;effor&ccedil;ait de faire entrer son cercle ou son carr&eacute; en un lieu exact et configur&eacute; id&eacute;alement. Ses parents &eacute;taient deux carr&eacute;s parfaits. Sa s&oelig;ur, un carr&eacute; id&eacute;al. Et elle&nbsp;? Elle avait depuis quelques ann&eacute;es de cesser de croire qu&#39;il y avait quelque part un cercle pour son cercle, ou un carr&eacute; pour son carr&eacute;, si c&#39;&eacute;tait l&agrave; sa figure g&eacute;om&eacute;trique. Il n&#39;y en avait pas, il n&#39;y en aurait jamais, et cette id&eacute;e sur le coup lui avait fait grand bien. Cela avait &eacute;t&eacute; m&ecirc;me un vrai soulagement.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIl n&#39;y avait rien &agrave; attendre de cette vie.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLes moutons allaient et venaient. Tondus l&#39;&eacute;t&eacute;, poilus l&#39;hiver. Ils se pressaient affolement pour rentrer dans la rame, et leurs poils s&#39;emm&ecirc;laient, ce qui cr&eacute;ait de drames. Ils se mordaient, se b&ecirc;laient &agrave; la figure, les moutons vieux, fatigu&eacute;s, restaient parfois sur le quai. A attendre une autre rame, parmi des moutons sales et avin&eacute;s, qui ronflaient jusqu&#39;&agrave; la mort parfois sur ces si&egrave;ges o&ugrave; d&#39;autres moutons tentaient de lire le journal, en &eacute;vitant de poser le regard sur eux. Il &eacute;tait le gardien des moutons. De tous les moutons. Les beaux comme les laids. Les sobres comme les avin&eacute;s. Il &eacute;tait leur guide. Il les conduisait, il les menait, et ils n&#39;en savaient m&ecirc;me rien. Qu&#39;est-ce qui racontait&nbsp;? Des moutons. Monsieur Justin se passa une main tremblante sur la figure.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nApr&egrave;s le soulagement de cette r&eacute;v&eacute;lation, les oublis, les &eacute;vaporations lui &eacute;taient venus. La fatigue de tout &eacute;galement. Quand elle r&ecirc;vait la nuit, elle r&ecirc;vait qu&#39;elle &eacute;tait &eacute;puis&eacute;e et elle devait d&#39;ailleurs lutter contre elle, la fatigue, toute la journ&eacute;e. C&#39;&eacute;tait devenu comme un boulot &agrave; plein temps. Ce qui tombait bien&nbsp;: elle n&#39;avait justement plus d&#39;emploi, elle s&#39;&eacute;tait endormie au standard et cela avait provoque un krach boursier. Ce qui fait qu&#39;elle avait tout le temps d&#39;&ecirc;tre fatigu&eacute;e.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nCela dit en passant, s&#39;acheter une petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs avec l&#39;argent d&#39;un jules pas bien aim&eacute; comme il faut, quand on est en plus au ch&ocirc;mage, alors l&agrave; chapeau.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nCe jour l&agrave;, monsieur Justin conduisait son m&eacute;tro de moutons &agrave; une allure ni lente ni rapide. Il avait du mal &agrave; garder les yeux ouverts. Ni ferm&eacute;s ni franchement ouverts. Pourtant il le fallait. Les b&ecirc;tes se penchaient le long du p&acirc;turage quand il arrivait, avec pour la plupart, des <em>ah ben c&#39;est pas trop t&ocirc;t, ah non mais quand je pense aux imp&ocirc;ts que je paye<\/em>&#8230; mais certains chercheraient son regard avant de se jeter sous sa rame. Attention. Danger. Pauvres moutons. Abattoir Ratp. Pourquoi &ccedil;a&nbsp;? Pourquoi <em>lui<\/em> faire &ccedil;a&nbsp;? A lui&nbsp;? Pourquoi se tuer sous sa rame &agrave; lui, leur guide&nbsp;? Quelqu&#39;un de ni bien, ni mal. Il serra les mains sur le volant, et &eacute;carquilla les yeux.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nBarb&egrave;s. Sur le quai, se tenait une femme qui portait une petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs. Elle se tenait tr&egrave;s pr&egrave;s, trop pr&egrave;s du quai. Elle se penchait litt&eacute;ralement en direction de la rame qui arrivait &agrave; toute vitesse, et il serait bient&ocirc;t dans son regard, yeux dans les yeux. Il se dit que cette fois, &ccedil;a y &eacute;tait. Il &eacute;tait bon pour vivre &ccedil;a. Le saut de la brebis sous sa rame. Les coll&egrave;gues, qui avaient v&eacute;cu &ccedil;a, mettaient des mois &agrave; s&#39;en remettre. Ils quittaient parfois le troupeau ou devenaient v&eacute;g&eacute;tariens. Il n&#39;avait pas le temps de freiner, trop tard. Il ferma les yeux et attendit le choc.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nQui ne vint pas. La rame s&#39;arr&ecirc;ta tranquillement, les portes s&#39;ouvrirent et les moutons mont&egrave;rent par vagues apr&egrave;s que les autres soient descendus par flots. La femme avec la petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs fit partie de la vague montante. Il soupira. Curieusement, s&#39;il voulait bien &ecirc;tre honn&ecirc;te, il se sentait d&eacute;&ccedil;u. C&#39;&eacute;tait lamentable, honteux, heureusement m&ecirc;me qu&#39;il &eacute;tait tout seul dans sa t&ecirc;te mais c&#39;&eacute;tait ainsi, il &eacute;tait d&eacute;&ccedil;u.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIl avait esp&eacute;r&eacute; vivre quelque chose. Quelque chose de proprement dramatique. L&#39;intrusion dans sa vie de quelque chose de vivant, quand bien m&ecirc;me, il est vrai, tr&egrave;s bient&ocirc;t mort. Il eut honte de cette abjecte pens&eacute;e, et demanda pardon en pens&eacute;e &agrave; la femme &agrave; la petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nPuis il songea soudain &agrave; quelque chose. On &eacute;tait en plein hiver, <em>que faisait donc cette femme &agrave; petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs dans sa rame&nbsp;?<\/em><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLes choses ne s&#39;&eacute;taient pas arrang&eacute;es depuis qu&#39;elle avait essay&eacute; cette petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs. L&#39;amour de Jean &eacute;tait infini. Il l&#39;aimait pour elle, et pour lui. De tout son c&oelig;ur, il s&#39;effor&ccedil;ait de la remplir de son amour. Plus il essayait de l&#39;en remplir, plus elle se sentait vide. Plus il donnait, moins elle prenait. Il avait fallu donner une pi&egrave;ce d&#39;identit&eacute;, pour prouver que le ch&egrave;que &eacute;tait &agrave; elle. Elle avait eu avant bien du mal &agrave; se rappeler ce qu&#39;elle faisait devant la caisse du magasin, avec ce tissu fleuri sur elle.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nPourquoi cette femme ne s&#39;&eacute;tait-elle pas jet&eacute;e sous sa rame&nbsp;? Pourquoi cette brebis, qui semblait &eacute;gar&eacute;e dans le vert p&acirc;turage de la Ratp, n&#39;avait-elle pas saut&eacute; par dessus l&#39;enclos dans la gueule du loup qui fon&ccedil;ait tout droit sur elle&nbsp;? Pourquoi&nbsp;?<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAh oui l&#39;acheter. Elle l&#39;avait achet&eacute;e, la robe, et la vendeuse lui avait demand&eacute; d&#39;un ton raide si elle comptait <em>vraiment<\/em> garder cette robe sur elle. Elle avait du faire un effort pour r&eacute;pondre que oui, vraiment oui. Elle l&#39;avait <em>vraiment<\/em> achet&eacute;e, elle pouvait donc en faire ce qu&#39;elle voulait non&nbsp;? Cette petite bataille l&#39;avait faite sortir une demie seconde de sa l&eacute;thargie. Il est vrai qu&#39;on &eacute;tait en hiver, la vendeuse avait de quoi &ecirc;tre surprise.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nColonel Fabien. Monsieur Justin se sentait bizarre. Il repensait aux yeux de la femme. A sa petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs. Il se demandait s&#39;il n&#39;aurait pas roul&eacute; dessus par hasard. Mais non. C&#39;est idiot. Il l&#39;aurait sentie tout de m&ecirc;me. Une femme sous lui. Une femme aux yeux de brebis, aux cils&nbsp;longs et &agrave; la m&acirc;choire pleine d&#39;herbe et de salive. Ses mains tremblaient, il chercha sa bouteille d&#39;eau.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nPourtant, quand elle avait commenc&eacute; &agrave; &ecirc;tre avec Jean, elle avait eu des moments de communion g&eacute;om&eacute;trique. Le cercle avait sembl&eacute; rentrer dans le carr&eacute;. C&#39;&eacute;tait probant. Elle s&#39;&eacute;tait sentie pleine et active. Pleine. Mais seulement, il s&#39;&eacute;tait pass&eacute; ensuite quelque chose. Elle ne gardait pas la m&eacute;moire des communions g&eacute;om&eacute;triques, juste de leurs dysfonctionnements. Les non-rencontres, les douleurs et les incompr&eacute;hensions, &ccedil;a elle savait conserver. Pas de m&eacute;moire donc pour les justes communications, les moments rares d&#39;ajustement satisfaisant.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAlors forc&eacute;ment, &agrave; force, le cercle ressortait du carr&eacute;, ou le carr&eacute; &eacute;tait &eacute;ject&eacute; du cercle. C&#39;&eacute;tait math&eacute;matique.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMais Jean s&#39;accrochait. Le carr&eacute; parfait. N&#39;importe quoi, elle songea en sortant du magasin sa petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs sur le dos, &ccedil;a n&#39;a rien de math&eacute;matique, je vous parle de sentiments.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJaur&egrave;s. Monsieur Justin se demanda avec intensit&eacute; ce que faisait cette femme dans une telle tenue, il avait m&ecirc;me encore neig&eacute; avant-hier. Non pas qu&#39;il esp&eacute;ra un retournement de situation. Non pas qu&#39;il esp&eacute;ra que la femme change d&#39;avis, ressorte de la rame &agrave; une des stations, pour se jeter sous lui, &agrave; peine aurait-il d&eacute;marr&eacute;. Se jeter sous lui. En voil&agrave; une jolie expression. Elle s&#39;est litt&eacute;ralement jet&eacute;e sous lui. Monsieur Justin &eacute;mit un petit gloussement.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nElle se tenait cramponn&eacute;e &agrave; la barre. Ou plut&ocirc;t la barre la tenait cramponn&eacute;e parce qu&#39;on ne peut pas dire qu&#39;elle faisait le n&eacute;cessaire pour ne pas tomber. Elle sentait les regards pos&eacute;s sur elle. Elle se demanda pourquoi. Est-ce qu&#39;on la trouvait belle&nbsp;? Repoussante&nbsp;? La prenait-on pour une folle, une sans-amour fixe, une sans-amour fixe&#8230; Cette expression la fit glousser. Sans-amour fixe, mais elle avait un. Jean &eacute;tait son nom. Pauvre Jean. L&#39;expression de ses yeux quand il &eacute;tait pench&eacute; sur elle. Plein d&#39;amour, d&eacute;bordant de sollicitude. Elle en aurait pleur&eacute; mais elle &eacute;tait trop fatigu&eacute;e pour &ccedil;a. Elle frissonna, c&#39;&eacute;tait &ccedil;a aussi les &eacute;vaporations. Elle avait tout le temps froid. M&ecirc;me en plein &eacute;t&eacute;. M&ecirc;me en pleine canicule. Elle se rappela soudain quelque chose. On &eacute;tait en hiver et elle &eacute;tait habill&eacute;e en &eacute;t&eacute;.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nBelleville. Monsieur Justin guettait. On ne dira pas fou d&#39;espoir, tout de m&ecirc;me pas, mais tendu. Excit&eacute;. Il guettait le moment o&ugrave; il verrait la femme sortir de la rame, flot sortant, et marcher le long du quai pour. Il ferma les yeux avec un petit grognement trouble. Son m&eacute;tro &eacute;mit quelques hoquets, il fallait qu&#39;il se reprenne. Pour se jeter sous lui. Il hoqueta &agrave; nouveau.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nTout lui &eacute;tait devenu &eacute;gal. D&#39;avoir chaud ou froid. De travailler ou pas. De manger ou non. Ni, ni. Je suis quelqu&#39;un de tr&egrave;s compliqu&eacute;, se dit-elle, non sans orgueil, en s&#39;asseyant enfin sur un des strapontins. Je suis quelqu&#39;un sans carr&eacute; et sans cercle, vide donc. Sans r&ecirc;ve et sans sommeil. Quelqu&#39;un de vide, d&#39;accord, mais de tr&egrave;s compliqu&eacute;. C&#39;est d&eacute;j&agrave; &ccedil;a.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nM&eacute;nilmontant. Des moutons mont&egrave;rent en bande. Aucun regard &eacute;chang&eacute; avec son regard. Il &eacute;tait leur guide. Le responsable de leur survie. Il pouvait freiner d&#39;un coup, acc&eacute;l&eacute;rer, rater un tournant et tous les tuer. Est-ce qu&#39;ils le savaient seulement &ccedil;a, ses moutons&nbsp;? <em>Ses putain de moutons<\/em>&nbsp;?! Qu&#39;il &eacute;tait leur guide et leur berger, syndiqu&eacute; &agrave; Sud rame et citoyen du monde. Agneau du monde, g&eacute;mit monsieur Justin, seigneur, et il jeta la bouteille d&#39;eau dans l&#39;abattoir. Sur les rails quoi. Ils n&#39;avaient aucune gratitude, et pendant les gr&egrave;ves, ils auraient m&ecirc;me mordu leur berger.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nA propos de plein. Est-ce que vous pensez &agrave; avoir des enfants&nbsp;un jour ? Qui lui avait demand&eacute; &ccedil;a&nbsp;? La vendeuse de chez Tati&nbsp;? Le contr&ocirc;leur &agrave; l&#39;entr&eacute;e du m&eacute;tro&nbsp;? Le conseiller financier de la Poste&nbsp;? &ccedil;a serait bien possible. Les conseillers financiers, ils aiment bien ce genre de questions, rapport &agrave; l&#39;investissement. Est-ce que vous pensez un jour vous remplir le ventre d&#39;autre chose que d&#39;air ou de latex&nbsp;?<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe suis forc&eacute;ment st&eacute;rile, elle songea, c&#39;est &eacute;vident. Combien de femmes forc&eacute;ment st&eacute;riles dans cette rame&nbsp;? Dans cette ville&nbsp;? Dans ce pays&nbsp;?<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nP&egrave;re Lachaise. Il suait fort exag&eacute;r&eacute;ment, monsieur Justin. Il transpirait litt&eacute;ralement. Il n&#39;en pouvait plus. Tant de gens &eacute;taient descendus de la rame, et cette femme, cette femme &agrave; petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs, elle n&#39;&eacute;tait toujours pas descendue pour se jeter sous lui. Qu&#39;est-ce qu&#39;il racontait&nbsp;? Il d&eacute;bloquait, monsieur Justin. Mais il est vrai aussi qu&#39;elle jouait avec ses nerfs. La brebis. C&#39;est comme &ccedil;a qu&#39;on poussait les gens &agrave; devenir criminels. A se faire &eacute;gorgeurs de moutons. Il avait une famille, monsieur Justin, une femme et des enfants, plus de parents, certes, mais il se sentait devenir criminel. Juste un peu, ni plus ni moins. Cette brebis, elle attigeait, et si elle le cherchait un peu trop&#8230;<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nElle avait d&eacute;jeun&eacute; avec sa s&oelig;ur qui &eacute;tait tr&egrave;s carr&eacute;. Elle avait deux enfants et un mari, dont elle g&eacute;rait le d&eacute;veloppement et la carri&egrave;re au plus pr&egrave;s. Elle avait cinquante cinq minutes pour d&eacute;jeuner, ce jour l&agrave;, une heure trente pour leur trouver ensuite des maillots de bain, et des tongs de plage, et des tee-shirts pour la colonie de cet &eacute;t&eacute;. Quarante cinq minutes pour rentrer chez elle, aller les chercher &agrave; l&#39;&eacute;cole, les faire go&ucirc;ter, les faire travailler &agrave; leurs devoirs, les laver, les. C&#39;est ce qu&#39;il convenait d&#39;appeler une vie carr&eacute;.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAlexandre Dumas. Monsieur Justin ne pensait plus &agrave; chercher le regard des gens qui attendaient sa rame. Il ne pensait plus qu&#39;un regard pourrait chercher &agrave; l&#39;accrocher, un ultime regard, avant que de sauter sous lui. Il ne pensait plus qu&#39;il pouvait y avoir d&#39;autres moutons d&eacute;sireux de sauter sous lui. Il ne pensait plus qu&#39;&agrave; la femme, &agrave; la femme et &agrave; sa petite robe d&#39;&eacute;t&eacute;, &agrave; fleurs. Il y pensait avec douleur, et d&eacute;lectation.<\/p>\n<p>Une vie carr&eacute;. Aucune vie ne pouvait &ecirc;tre la sienne. Elle &eacute;tait le rien &agrave; la perfection. Le cercle vide parfait. Elle se demanda. Combien de personnes comme elle il y avait-il dans cette rame&nbsp;? Aussi parfaitement vide&nbsp;? Aussi excessivement absente dans chacun des sens de sa vie&nbsp;? Et dans tout le m&eacute;tro&nbsp;? Combien de personnes aussi vides qu&#39;elle&nbsp;? Et dans toute la ville&nbsp;? Hein&nbsp;? Sur toute la terre&nbsp;? Hein&nbsp;? <em>Combien&nbsp;?<\/em><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nNation. Terminus, tout le monde descend&nbsp;!!!<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLa femme &agrave; la petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs allait devoir descendre. Se jeter sous lui, ou plut&ocirc;t, ce serait le contraire. Ce serait lui se jetant sur elle. Elle l&#39;aurait bien cherch&eacute;. Avouez. Mais la femme &agrave; la petite robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; fleurs ne descendait pas. Tout le monde &eacute;tait descendu, mais elle non. Qu&#39;est-ce qu&#39;elle fichait&nbsp;?<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nBon sang.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIl quitta son poste. Il n&#39;&eacute;tait pas cens&eacute; quitter son poste. Mais l&agrave;, il y avait urgence. Une femme allait tenter de se suicider. Il devait sauver la femme. Lui. Le syndiqu&eacute; Sud rame, qui luttait contre le grand Abattoir, et parviendrait &agrave; sauver le genre humain, de l&#39;exc&egrave;s et de la folie, en lui faisant profiter de son relativisme en toute chose. Laissez le passer. Il &eacute;tait le Sauveur. Le meneur de brebis. Le guide des moutons. Qu&#39;il devait tuer parfois, c&#39;est vrai, comme ses coll&egrave;gues de la Sncf quand ils avaient &eacute;t&eacute; confront&eacute;s au dramatique probl&egrave;me de la vache folle le long de leurs voies.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIl entra dans la rame, et ne vit personne. C&#39;&eacute;tait normal. La femme, la femme &agrave; robe d&#39;&eacute;t&eacute; &agrave; petites fleurs s&#39;&eacute;tait &eacute;vapor&eacute;e. Purement et simplement. &Ccedil;a devait arriver un jour, mais monsieur Justin ne pouvait pas le savoir. Non.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLa folie, c&#39;est toujours pour les autres.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&Ccedil;a avait commenc&eacute; par une &eacute;vaporation de sens, d&eacute;sormais classique. Les choses perdaient leur lien, sujet compl&eacute;ment, qu&#39;est-ce qui manque&nbsp;? &nbsp; Dans un grand magasin. Elle se tenait debout dans sa cabine, et l&#39;id&eacute;e ne lui venait pas. L&#39;id&eacute;e d&#39;enlever ses v&ecirc;tements pour essayer la robe. Cette petite robe d&#39;&eacute;t&eacute;, fleurs et boutons dans le &#8230;<a class=\"post-readmore\" href=\"http:\/\/mariechotek.com\/?p=111\">read more<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[3],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/mariechotek.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/111"}],"collection":[{"href":"http:\/\/mariechotek.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/mariechotek.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/mariechotek.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/mariechotek.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=111"}],"version-history":[{"count":0,"href":"http:\/\/mariechotek.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/111\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/mariechotek.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=111"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/mariechotek.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=111"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/mariechotek.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=111"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}