{"id":44,"date":"2006-08-08T12:04:03","date_gmt":"2006-08-08T12:04:03","guid":{"rendered":"http:\/\/mariechotek.com\/?p=44"},"modified":"2006-08-08T12:08:06","modified_gmt":"2006-08-08T12:08:06","slug":"Les auditeurs ont la parole","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/mariechotek.com\/?p=44","title":{"rendered":"Les auditeurs ont la parole"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">\n<em>Ce texte a &eacute;t&eacute; publi&eacute; &agrave; l&#39;automne 2002 par les &eacute;ditions La Passe du Vent (concours organis&eacute; en collaboration&nbsp;avec la r&eacute;gion Rh&ocirc;ne-Alpes, Drac). <\/em>\n<\/p>\n<p align=\"justify\">\n&nbsp;\n<\/p>\n<p align=\"justify\">\nCe matin, j&#39;ai bien cru me lever comme &agrave; mon habitude &agrave; 7 H 32. Je suis tr&egrave;s attach&eacute; &agrave; ces deux minutes en plus du trente qui me permet d&#39;avoir la sensation que c&#39;est pas l&#39;heure de se lever alors que si c&#39;est bien l&#39;heure, mon p&egrave;re tient beaucoup &agrave; la rigueur, aussi deux minutes de plus, c&#39;est tout ce que je peux esp&eacute;rer tirer. Sauf que ce matin, il &eacute;tait 7 h 30 effectivement.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nDe suite, j&#39;ai su que ce serait une journ&eacute;e pourrie. Je me suis alors lev&eacute; de mauvaise gr&acirc;ce et me suis rendu aux cabinets. Bien s&ucirc;r dedans, comme tous les matins, y avait mon grand fr&egrave;re qui &eacute;tait en train de faire dieu sait quoi et il m&#39;a dit d&eacute;gage va vider tes petits bonbons ailleurs. C&#39;est un gar&ccedil;on qui je en vous le cache pas, avec l&#39;&acirc;ge, devient de plus en plus grossier mais tout de m&ecirc;me. J&#39;avais tellement envie que j&#39;ai courru &agrave; la salle de bain vite vite, mais pour trouver porte close car l&agrave; tous les matins c&#39;est ma grande soeur qui s&#39;y enferme depuis l&#39;av&egrave;nement de sa f&eacute;minit&eacute;. Des heures elle y reste, &agrave; croire qu&#39;elle oublie chaque nuit la gueule qu&#39;elle a la veille et qu&#39;il lui faut rester des d&eacute;cennies devant le miroir pour se rem&eacute;morer sa sale tronche.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nCe qui devait arriver est arriv&eacute;. J&#39;ai piss&eacute; dans mon froc et en pleurnichant je suis rentr&eacute; dans ma chambre pour changer de pantalon. Salopards de salopards de mes deux. Ai-je sanglot&eacute;. Tout va bien mon lapin nanibus? A fait ma m&egrave;re en passant la t&ecirc;te par la porte m&ecirc;me que j&#39;ai horreur de &ccedil;a est-ce que moi je viens la reluquer quand elle change de string? Puis elle est entr&eacute;e, elle m&#39;a soulev&eacute; et serr&eacute; fortement contre elle en me tapotant le dos, j&#39;avais les deux pieds qui pendaient b&ecirc;tement par terre, puis elle m&#39;a dit. Il faudra voir &agrave; augmenter les doses d&#39;hormones porcines, tu n&#39;as toujours pas pris un demi-centim&egrave;tre depuis le d&eacute;but du traitement.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai hauss&eacute; les &eacute;paules pour lui montrer mon indiff&eacute;rence &agrave; la croissance, et j&#39;ai pris dans mon cartable la po&eacute;sie que l&#39;on devait apprendre par coeur pour ce matin. J&#39;avais pas vraiment retenu les vers mais bon avec un peu de chance le doigt maigre de la ma&icirc;tresse ne descendrait pas jusqu&#39;&agrave; la lettre L. Ensuite, je me suis rendu &agrave; la cuisine pour prendre mon petit-d&eacute;jeuner de concert avec ma famille.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIls &eacute;taient d&eacute;j&agrave; tous assis. Ma soeur se tenait fort raide sur sa chaise car elle avait essay&eacute; un nouveau type de coiffure un truc &agrave; &eacute;tages comme une fus&eacute;e et fallait pas qu&#39;elle dodeline du cuir chevelu car tout se serait &eacute;croul&eacute;. Mon grand fr&egrave;re lui se faisait des tartines monstrueuses de confiture et de nutella napp&eacute; de beurre tout en se fourrant les coudes dans le nez et il a rican&eacute; quand ma m&egrave;re a pouss&eacute; vers moi mes hormones en g&eacute;lules. Bon app&eacute;tit, il a dit, bon app&eacute;tit mon petit cochon, mon joli goret, mon adorable v&eacute;rat, mon. Mon p&egrave;re a tap&eacute; un grand coup sur la table et il a braill&eacute;. Silence, c&#39;est l&#39;heure que j&#39;&eacute;coute les nouvelles.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nComme chaque matin, il y avait la radio branch&eacute;e sur les infos, ce qui fait que l&#39;on doit supporter les supputations de mon p&egrave;re sur l&#39;issue d&#39;un conflit quelconque comme endurer ses insultes aux pauvres &laquo;&nbsp;connards d&#39;auditeurs qu&#39;appellent toujours pour poser des questions aussi connes qu&#39;eux&nbsp;&raquo;. Mon p&egrave;re dit aussi toujours qu&#39;il va appeler &agrave; la radio, qu&#39;il va leur montrer ce que c&#39;est d&#39;&ecirc;tre un homme qui sait penser par soi-m&ecirc;me. Soye m&ecirc;me il dit mon p&egrave;re. Sauf que des ann&eacute;es qu&#39;il dit &ccedil;a mon p&egrave;re, soye m&ecirc;me, connards, etc, sans que l&#39;on ne l&#39;ait jamais vu appeler et j&#39;aime mieux vous dire un truc c&#39;est tant mieux parce qu&#39;alors, il faudrait <em>vraiment<\/em> que je change d&#39;&eacute;cole.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nCe matin, c&#39;&eacute;tait un truc sur un pays en guerre et le massacre des habitants d&#39;une ville m&ecirc;me qu&#39;heureusement &ccedil;a fait du bruit quand on mange des corn-flakes, ce qui fait que je n&#39;entendais pas tout tr&egrave;s bien. Ils disaient dans le poste comment les habitants avaient &eacute;t&eacute; d&eacute;sarm&eacute;s par les forces de l&#39;ONU venus les prot&eacute;ger et veiller &agrave; ce que le conflit enfin s&#39;arr&ecirc;te, mais qu&#39;ensuite il s&#39;&eacute;tait pass&eacute; quelque chose d&#39;horrible, de vraiment terrible, insistait pesamment le journaliste radiophonique, car voyez-vous c&#39;&eacute;tait ainsi, chose proprement incroyable, <em>mais les plus forts n&#39;avaient pas respect&eacute; le cessez-le-feu<\/em>. Ma soeur a b&acirc;ill&eacute; et mon fr&egrave;re a r&ocirc;t&eacute;, ma m&egrave;re a pris un air comment dire pas directement concern&eacute;, mon p&egrave;re a fronc&eacute; les sourcils, la ferme. Le journaliste a continu&eacute; comme si de rien n&#39;&eacute;tait, m&ecirc;me qu&#39;on aurait dit un chat qui se l&egrave;che la moustache.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nLes m&eacute;chants voyez-vous &ccedil;a &eacute;taient rentr&eacute;s dans la ville pour trouver les habitants qu&#39;on avait donc tout bien d&eacute;sarm&eacute;s, les femmes et les enfants avaient &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;s des hommes, on les avait couch&eacute;s par terre et on leur avait tir&eacute; dessus tandis que les hommes eh bien on les avait jamais revus, on les avait emmen&eacute;s, ils &eacute;taient sortis de la ville et depuis, plus aucune nouvelle. Et ajoutons &agrave; cela, le journaliste a pr&eacute;cis&eacute; d&#39;un ton presque gourmand, que les femmes avaient hurl&eacute; pendant des heures en essayant de prot&eacute;ger leurs enfants, tandis que les tueurs passaient et repassaient et que. Vous vous voulez encore du pain grill&eacute;? de la confiture, du miel? a demand&eacute; d&#39;une voix tr&egrave;s forte ma m&egrave;re qui passait et repassait devant le poste de radio, m&ecirc;me que cela faisait bzip bzip &agrave; chaque fois, et je crois m&ecirc;me, au vu du regard qu&#39;elle lui lan&ccedil;ait, qu&#39;elle l&#39;aurait volontiers &eacute;teint mais faut jamais couper mon p&egrave;re du monde et de ses nouvelles, c&#39;est sacr&eacute;.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai ouvert le livre de po&eacute;sie sur mes genoux et j&#39;ai essay&eacute; d&#39;en lire quelques lignes, rappelle toi barbara il peuvait sans cesse sur Brest ce jour-l&agrave; et tu marchais souriante &eacute;panouie ravie ruisselante, j&#39;ai essay&eacute; de m&#39;en souvenir &agrave; toute force car je venais de r&eacute;aliser un truc. Cela faisait bien plusieurs semaines que la ma&icirc;tresse avait pas braill&eacute; Lancelot! dans le micro.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMon p&egrave;re grommelait dans sa moustache sans quitter le poste des yeux. Il allait sur sa retraite, avant, il avait fait soldat avec droit de commander, il avait vu du pays comme il aimait &agrave; dire, moi je n&#39;&eacute;tais pas encore n&eacute; donc le pays tintin moi j&#39;en avais rien vu. Mon fr&egrave;re et ma soeur eux avaient connu d&#39;autres contr&eacute;es qu&#39;ici, ils avaient pass&eacute; leur petite enfance &agrave; jouer sur des plages, dans des brousses, il y avait m&ecirc;me des photos d&#39;eux sur des chameaux dans le d&eacute;sert. Apr&egrave;s, apr&egrave;s il y avait eu un coup d&#39;Etat dans le dernier pays o&ugrave; ils se trouvaient, ils avaient d&ucirc; rentrer pr&eacute;cipitamment, m&ecirc;me que ma m&egrave;re se souvenait avec &eacute;motion d&#39;une bonne noire qu&#39;ils avaient eue, ruisselante, ravie, &eacute;panouie, qui &eacute;tait morte tu&eacute;e par des voisins qui n&#39;&eacute;taient pas exactement de la m&ecirc;me couleur noire, &ccedil;a n&#39;allait pas.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMon p&egrave;re ensuite il avait opt&eacute; pour un emploi de bureau, &agrave; cause de nous qu&#39;il disait, pour notre tranquillit&eacute; d&#39;esprit, tu parles, d&#39;un coup il a tap&eacute; du poings sur le formica, on a tous sursaut&eacute;s, moi, maman, mon grand fr&egrave;re, ma grande soeur qui en a fait d&eacute;raper sa lime sur les ongles m&ecirc;me qu&#39;un morceau de son doigt est tomb&eacute; par terre et ma m&egrave;re a dit, mets donc de la glace dans un sac plastique et d&eacute;pose z&#39;y ton morceau de doigt, on s&#39;en occupera plus tard.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMon p&egrave;re s&#39;&eacute;tait mis &agrave; brailler que c&#39;&eacute;tait lamentable, que lui l&agrave; bas il aurait jamais laiss&eacute; faire &ccedil;a, que c&#39;&eacute;tait tous des couilles molles ces g&eacute;n&eacute;raux de l&#39;ONU, laisser des femmes et des petits enfants se faire &eacute;gorger petit doigt sur la couture le casque sur le nez, comme si de rien n&#39;&eacute;tait. C&#39;&eacute;tait une honte inf&acirc;me pour notre pays et notre grand Pascal, il le ressort souvent celui-l&agrave;, c&#39;est l&#39;homme &agrave; tout faire de mon p&egrave;re, le philosophe des bistrots o&ugrave; souvent il va s&#39;en jeter dix p&#39;tits comme il dit en ricanant, alors qu&#39;il en revient et se g&ecirc;ne pas pour salir les toilettes. Pascal, Pascal, mon fr&egrave;re a braill&eacute; avec des tr&eacute;molos obsc&egrave;nes dans la voix, comme quand on appelle l&#39;autre, Patrick, et il s&#39;en ait mang&eacute; une de la part de mon p&egrave;re m&ecirc;me qu&#39;il a pu mettre comme &ccedil;a tombait bien un morceau de sa gencive dans le sac plastique o&ugrave; ma soeur avait mit sa part de doigt.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nQuand je vous dis que je la sentais pas cette journ&eacute;e en me levant, barbara barbara il pleuvait sans cesse comme des chiens crev&eacute;s qui tombent du ciel d&#39;acier de feu de sang on les a entass&eacute;s dans un coin de la ville et on attend que les familles rescap&eacute;es viennent reconna&icirc;tre leurs morts zut je m&#39;embrouille. Le livre tombe de mes genoux sur le sol, &ccedil;a fait un l&eacute;ger bing et je deviens tout rouge mais personne ne le remarque et. C&#39;en est trop! A encore gueul&eacute; mon p&egrave;re en frappant d&#39;un coup si violent le formica de notre table que les couverts eux-m&ecirc;mes ont sursaut&eacute; jusqu&#39;au plafond. Puis il s&#39;est lev&eacute; et s&#39;est dirig&eacute; vers le t&eacute;l&eacute;phone, pos&eacute; dans le corridor, comme dit ma soeur depuis peu la bouche en cul, quand sa bande de tartes vient la visiter.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nDans un silence pesant, mon p&egrave;re a d&eacute;croch&eacute; le combin&eacute; et il s&#39;est mis &agrave; marteler les touches comme s&#39;il &eacute;tait encore &agrave; un QG quelconque avec des sauvages &agrave; sa porte. En braillant, il a exig&eacute; de passer &agrave; l&#39;antenne et moi j&#39;ai crois&eacute; les doigts. La standardiste lui a demand&eacute; (il avait mis le micro pour qu&#39;on suive bien) de bien vouloir lui livrer sa question. Comment &ccedil;a? Quelle question? A-t-il vocif&eacute;r&eacute;. Ben oui, faut que vous me disiez votre question, ensuite je soumets, et apr&egrave;s, je vous donne l&#39;antenne ou non, c&#39;est selon. Lui a-t-elle pr&eacute;cis&eacute; avec une impatience contenue, &ccedil;a s&#39;entendait bien jusqu&#39;ici. Soumettrez rien du tout!!!!! A-t-il hurl&eacute;. J&#39;ai pas de question &agrave; poser, &agrave; la rigueur, j&#39;ai des r&eacute;ponses &agrave; apporter &agrave; ce fatras d&#39;imb&eacute;ciles et d&#39;ignorants, de couilles molles de. Cling. Elle lui avait raccroch&eacute; au nez.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nNicole. A-t-il fait en se tournant vers ma m&egrave;re qui par avance tremblait. Viens donc ici. Ma m&egrave;re a dit, non, Donastase, je vais &ecirc;tre encore au retard au bureau et je ne peux plus me le permettre puisque tu n&#39;es pas sans le savoir, mon ch&eacute;ri, que ce n&#39;est pas avec un seul salaire que. ICI!!!!!!!!!!! A hurl&eacute; mon p&egrave;re que &ccedil;a l&#39;a coup&eacute;e aussi sec dans sa r&eacute;flexion. En soupirant, elle s&#39;est lev&eacute;e et s&#39;est dirig&eacute; vers mon p&egrave;re.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nTu vas t&eacute;l&eacute;phoner &agrave; cette p&eacute;tasse de la radio et lui &laquo;&nbsp;soumettre&nbsp;&raquo; la question que je vais te dire. J&#39;avais pas d&eacute;crois&eacute; mes doigts ce qui fait que j&#39;ai m&ecirc;me pas eu &agrave; me donner la peine de le refaire. Cela ne me para&icirc;t pas tr&egrave;s important mon ch&eacute;ri. Ma m&egrave;re lui a fait d&#39;une petite voix. A table, on a tous fait non du bonnet, pas important, non. Je ne te demande pas ton avis. Lui a-t-il vertement r&eacute;pondu. En tout cas, pas si important que &ccedil;a. A-t-elle courtoisement pr&eacute;cis&eacute;. Et pas important au point de me faire mettre &agrave; la porte. Bong. Ma soeur, pleine de sollicitude, lui a tendu son sac plastique pour qu&#39;elle y mette le morceau de paupi&egrave;re que la vol&eacute;e de mon p&egrave;re venait de lui faire perdre. J&#39;ai fait gloups en avalant mon choco et j&#39;ai touill&eacute; vigoureusement mes ma&iuml;s ricains en rentrant les &eacute;paules.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nTu vas leur demander ceci. Mon p&egrave;re a articul&eacute; comme si ma m&egrave;re &eacute;tait sourde. Tu vas leur demander si &agrave; leur sens <em>les soldats doivent porter des fusils comme les ladies, des pendentifs<\/em>. Ma m&egrave;re a couin&eacute;. Donastase, cela me para&icirc;t un peu, comment dire, un peu impertinent comme formulation. <em>Est-ce-que-&agrave;-leur-sens-les-soldats-doivent-porter-leurs-fusils-comme-les-ladies-leurs-pendentifs<\/em>. A tonn&eacute; mon p&egrave;re, m&ecirc;me que mon fr&egrave;re il a fait je louche les yeux au ciel et le signe d&#39;un coup de pistolet sur la tempe puis celui de se serrer la gorge comme si on l&#39;&eacute;tranglait.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nTu veux que je te demande de te coucher par terre? Lui a froidement demand&eacute; mon p&egrave;re. Et que je mette ta m&egrave;re et ta soeur d&#39;un c&ocirc;t&eacute;, et ton fr&egrave;re de l&#39;autre, hein? Non. A couin&eacute; mon fr&egrave;re. Par terre le carrelage est froid et je veux pas &ecirc;tre malade &ccedil;a m&#39;emp&egrave;cherait d&#39;&eacute;couter les infos. Il a ajout&eacute; &ccedil;a d&#39;un ton fayot mais on voyait bien qu&#39;il se fichait de la t&ecirc;te du vieux g&eacute;n&eacute;ral. Mon p&egrave;re lui a lanc&eacute; un sale regard, puis il s&#39;est tourn&eacute; &agrave; nouveau vers ma m&egrave;re. Nicole. Ma petite Nicole. Lui a-t-il demand&eacute; solennellement. Tu es pr&ecirc;te?<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMa m&egrave;re avait l&#39;air malheureux. La honte, a souffl&eacute; ma soeur qui perdait beaucoup de sang depuis tout &agrave; l&#39;heure mais qui n&#39;avait pour autant pas &eacute;gar&eacute; avec la fuite de ce fluide visqueux, de couleur rouge, qui circule dans les vaisseaux &agrave; travers tout l&#39;organisme o&ugrave; il joue des r&ocirc;les essentiels et multiples, sa compassion &agrave; l&#39;&eacute;gard de l&#39;auteur d&#39;une partie de ses jours. La supr&ecirc;me honte, la m&eacute;ga giga ultra honte, la supra titanesque inconmensurable honte, elle a eu le temps de dire encore, avant que je ne l&#39;aide &agrave; ramasser par terre l&#39;oeil que mon p&egrave;re venait de lui faire sauter de l&#39;orbite, tant il &eacute;tait &eacute;nerv&eacute; de voir que m&ecirc;me sa propre fille se gaussait de lui.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nOn l&#39;a mis dans le sac plastique m&ecirc;me que &ccedil;a commen&ccedil;ait &agrave; faire du monde l&agrave;-dedans. T&#39;imagine la t&ecirc;te de maman avec ton morceau de doigt sur la paupi&egrave;re et celle de notre fr&egrave;re avec ton oeil sur la m&acirc;choire je lui ai fait. Tais toi donc m&#39;a-t-elle dit, ce n&#39;est pas parce que t&#39;es le sale chouchou de papa que tu peux pas perdre des &eacute;l&eacute;ments essentiels de ta personne. J&#39;ai fait la t&ecirc;te car j&#39;aime pas quand elle me traite de sale chouchou, &ccedil;a me fait comme quand mon p&egrave;re dit qu&#39;il s&#39;est priv&eacute; de guerre pour la tranquillit&eacute; de notre esprit, j&#39;y suis pour rien, moi.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMa m&egrave;re a donc compos&eacute; le num&eacute;ro sous le regard vigilant de mon p&egrave;re, &ccedil;a a sonn&eacute; quelques coups puis l&#39;h&ocirc;tesse t&eacute;l&eacute;phonique a d&eacute;croch&eacute;. Bonjour madame. A fait ma m&egrave;re dont la voix tremblait un peu.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nCa va bien? Qu&#39;elle lui a demand&eacute; ma m&egrave;re &agrave; la dame de la radio comme si elles &eacute;taient au coiffeur &agrave; faire la causette. Ma foi, pas trop mal. Lui a r&eacute;pondu l&#39;autre un tantinet surprise. Voil&agrave;, je voudrais poser une question &agrave; l&#39;antenne et en ce sens, je d&eacute;sire vous la soumettre pour que, &agrave; votre tour, vous la soumettiez. Ah. A fait l&#39;h&ocirc;tesse. Allez y. Posez la donc votre question pour que je puisse la soumettre. Il y a eu un silence. Voil&agrave;. Ma m&egrave;re a respir&eacute; d&#39;un grand coup. Je voudrais leur demander ceci. <em>Est-ce-que-&agrave;-leur-sens-les-soldats-doivent-porter-leurs-fusils-comme-les-ladies-leurs-pendentifs?<br \/>\n<\/em>&nbsp;<br \/>\nMa m&egrave;re avait d&eacute;bit&eacute; toute sa tirade d&#39;une seule traite, elle avait la t&ecirc;te de mamie quand on l&#39;a retir&eacute;e de la mare o&ugrave; elle avait s&eacute;journ&eacute; plusieurs jours parce qu&#39;elle avait gliss&eacute; en voulant essayer de ratrapper sa canne blanche que mon p&egrave;re avait jet&eacute;e au fond de l&#39;eau en lui disant, rapporte maman, rapporte. M&ecirc;me que nous les enfants on avait &eacute;t&eacute; rudement tristes de perdre notre seule et unique grand-m&egrave;re qui nous posait des tas de devinettes comme, quelle est la diff&eacute;rence entre une blonde et un militaire, aucune, elle s&#39;esclaffait, que ce soit chez le coiffeur ou &agrave; la guerre, le casque risque pas de leur comprimer le cerveau, mais quand elle morte, mon p&egrave;re avait dit, &agrave; chaque chose malheur est bon, au moins, on &eacute;conomisera sa pension.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nPlait-il? A demand&eacute; la standradiste interloqu&eacute;e interdite d&eacute;contenanc&eacute;e d&eacute;concert&eacute;e. <em>Est-ce-que-&agrave;-leur-sens-les-soldats-doivent-porter-leurs-fusils-comme-les-ladies-leurs-pendentifs<\/em>. A r&eacute;p&eacute;t&eacute; ma m&egrave;re, puis elle a coul&eacute; un regard de chien humide en direction de mon p&egrave;re.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nElle est bien bonne celle-l&agrave;. A glouss&eacute; la standardiste. Vous vous imaginez vous avec un fusil autour du cou. Ah ah ah non mais c&#39;est vraiment pas ma journ&eacute;e aujourd&#39;hui non mais qu&#39;est-ce qu&#39;il faut pas entendre les gens ah vraiment je vous jure les gens surtout ceux qu&#39;&eacute;coutent la radio ah sont vraiment pas croyables, etc etc. Mon p&egrave;re a arrach&eacute; le combin&eacute; des mains de ma m&egrave;re. Passez moi l&#39;antenne. A-t-il dit de sa voix de g&eacute;n&eacute;ral pas content. PASSEZ MOI L&#39;ANTENNE IMMEDIATEMENT OU JE TUE MA FEMME.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai arr&ecirc;t&eacute; de touiller mes corn-flakes, mon fr&egrave;re lui s&#39;est arr&ecirc;t&eacute; de faire ses airs aga&ccedil;&eacute;s &eacute;nerv&eacute;s irrit&eacute;s exasp&eacute;r&eacute;s, et ma soeur qui baignait maintenant dans son sang, a relev&eacute; la t&ecirc;te et l&#39;a fix&eacute; du seul oeil qui lui restait, l&#39;air de dire, touche pas &agrave; maman. Il y avait &agrave; nouveau un grand silence dans la pi&egrave;ce, on entendait tic tac la pendule c&#39;&eacute;tait plus que l&#39;heure d&#39;aller &agrave; l&#39;&eacute;cole mais avec tout &ccedil;a, la guerre et les militaires feignants, personne n&#39;y pensait plus vraiment.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nDonastase enfin. A dit ma m&egrave;re doucement. Cette histoire de port d&#39;armes. Tu crois que c&#39;est si important que &ccedil;a? Elle avait l&#39;air de trouver pour sa part que non, qu&#39;ils portent comme ils veulent leur fusil, en sautoir, en danseuse ou en homme de guerre, mais que nous personnellement &ccedil;a ne nous regardait pas.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAttends. A fait mon p&egrave;re comme s&#39;il &eacute;tait en train de r&eacute;aliser quelque chose de tr&egrave;s important. <em>Attends<\/em>. On nous apprend que nos soldats suppos&eacute; veiller &agrave; la s&eacute;curit&eacute;, que dis-je, suppos&eacute;s prot&eacute;ger la vie de civils d&eacute;sarm&eacute;s ont d&eacute;tourn&eacute; les yeux alors que des meurtriers p&eacute;n&eacute;traient dans la ville. Qu&#39;ils ont persist&eacute; &agrave; se voiler la face alors que les femmes et les enfants &eacute;taient froidement assassinn&eacute;s et qu&#39;ils ont ensuite fourr&eacute; leur long cou de grands cons d&#39;autruches &eacute;mascul&eacute;es dans les trous d&#39;obus qui plombent cette ville pour ne pas avoir &agrave; &laquo;&nbsp;observer&nbsp;&raquo;, comme ils disent, le d&eacute;part de ces assassins en compagnie de leurs prisonniers &agrave; ce jour disparus. Et toi, ma femme, m&egrave;re de mes trois enfants ici pr&eacute;sents, tranquillement, sans honte ni tourment, petit doigt pos&eacute; sur l&#39;anse de ta tasse de caf&eacute;, tu oses me demander <em>si c&#39;est si important que &ccedil;a? <\/em>Il a conclu mon p&egrave;re en bavant par tous ses yeux.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nSi je puis me permettre. A fait entendre mon fr&egrave;re d&#39;un ton pinc&eacute;. Des autruches, volatiles ataviquement de sexe femelle, ne sauraient &ecirc;tre &eacute;mascul&eacute;es. Mon fr&egrave;re il faut bien le dire faut toujours qu&#39;il la ram&egrave;ne. Il a choisi la terminale bio et veut devenir zoologiste ou botaniste, il adore la nature vous pouvez y aller, il connait tout sur la flore et la faune, les animaux que l&#39;on observe &agrave; la jumelle, les fleurs qu&#39;on viole au microscope, il adore, mais je sais m&ecirc;me pas s&#39;il atteindra la salle du bac avec la mandale que mon p&egrave;re vient de lui coller en travers de la faciale. Il me fait un vague petit sourire, mon fr&egrave;re, avant que sa m&acirc;choire d&#39;un bloc ne se d&eacute;tache et tombe sur la toile cir&eacute;e de la table du petit-d&eacute;jeuner.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nOh barbara quelle connerie la guerre qu&#39;es-tu devenue maintenant sous cette pluie de fer de feu d&#39;acier de sang, j&#39;ai resorti doucement le livre de po&eacute;sie sur la table et j&#39;essaye de choper quelques autres vers c&#39;est pas facile car mon fr&egrave;re a t&acirc;ch&eacute; la toile. Ca d&eacute;gouline et je ne veux pas ab&icirc;mer mon livre parce que l&#39;autre il va encore gueuler qu&#39;il y a des pays qui n&#39;ont m&ecirc;me pas d&#39;&eacute;coles, parce qu&#39;il y a tout simplement pas d&#39;&eacute;coliers, vu que les gosses vont &agrave; la guerre dans des bottes trop grandes pour eux et des costumes d&#39;adultes qui sont morts dedans, m&ecirc;me qu&#39;&agrave; mon &acirc;ge ils ne savent ni lire ni compter, et m&ecirc;me que si je veux, il me montre les statistiques.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nVous y allez pas de main morte. A fait entendre l&#39;h&ocirc;tesse de la radio. Non. A dit ma m&egrave;re. On ne peut pas dire. Donastase il n&#39;y va jamais de main morte. N&#39;oublie pas, cette pluie sage et heureuse, sur ton visage heureux, sur cette ville heureuse, cette pluie sur la mer. Mon fr&egrave;re respire p&eacute;niblement &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, je vois ses yeux qu&#39;il a toujours un peu exhorbit&eacute;s me fixer de fa&ccedil;on insistante, arr&ecirc;te je lui ai dis, pass&eacute; la premi&egrave;re minute, c&#39;est comme le minitel, il faut payer. Il ne me r&eacute;pond rien ce qui ne lui ressemble pas, mais bon, sa m&acirc;choire fracass&eacute;e sur la toile cir&eacute;e, en quelque sorte, parle pour lui.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe vous passe l&#39;antenne. A fait de guerre lasse la standardiste qu&#39;en avait un peu assez de toute cette affaire. Mes enfants vous voyez. S&#39;est rengorg&eacute; mon p&egrave;re en se tournant vers nous, enfin, moi, la m&acirc;choire de mon fr&egrave;re et l&#39;oeil borgne de ma soeur. Dans la vie, faut toujours se battre, insister, rester poli mais ferme, s&ucirc;r de soi, les gens obtemp&egrave;ront toujours, il vaut mieux c&eacute;der &agrave; quelqu&#39;un de d&eacute;cid&eacute; plut&ocirc;t que se fatiguer &agrave; lui dire non.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nOui monsieur nous vous &eacute;coutons. A roucoul&eacute; le journaliste &agrave; l&#39;antenne. Quelle est votre question? Et mon p&egrave;re, alors, trop heureux, il la pose enfin sa foutue question. <em>Est-ce que les soldats sont suppos&eacute;s porter leur fusil comme les ladies, leur pendentif?<\/em><br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAh. A fait entendre le journaliste un peu d&eacute;sempar&eacute; d&eacute;sorient&eacute; d&eacute;boussol&eacute; d&eacute;concert&eacute; d&eacute;contenanc&eacute;. Ma m&egrave;re &agrave; c&ocirc;t&eacute; s&#39;&eacute;tait mise &agrave; sangloter, son poignet pendait comme un oiseau mort au bout de son bras tant mon p&egrave;re avait serr&eacute; le fil du t&eacute;l&eacute;phone et l&#39;homme a ajout&eacute;. Monsieur, s&#39;il vous plait, &eacute;teignez votre radio, cela brouille l&#39;&eacute;coute. Mon p&egrave;re a balanc&eacute; un coup de pied &agrave; la radio qui s&#39;est fracass&eacute;e sur le sol. Moi je dois pas ab&icirc;mer mes livres mais lui il peut casser tous les objets &agrave; la maison, c&#39;est mon p&egrave;re qui s&#39;est priv&eacute; de guerre alors faut pas venir l&#39;emmerder surtout quand il a dix p&#39;tits verres dans l&#39;nez.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nC&#39;est une question ma foi fort int&eacute;ressante. A fayot&eacute; le journalistedans le t&eacute;l&eacute;phone. Le port d&#39;armes, art et fa&ccedil;on, mani&egrave;re de dire, de voir les choses, notre invit&eacute; va vous r&eacute;pondre. A susurr&eacute; le pr&eacute;sentateur radiophonique. Ma soeur s&#39;&eacute;tait lev&eacute;e, elle se tenait raide aux c&ocirc;t&eacute;s de ma m&egrave;re, elles se tenaient fortement par la main et moi? Mon fr&egrave;re ne respirait plus, mais il avait toujours ce regard &eacute;trange, ouvert, pos&eacute; sur moi.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nOn a entendu l&#39;invit&eacute; d&eacute;glutir et la standardiste glapir au loin, je vous l&#39;avais bien dit, compl&egrave;tement barr&eacute; ce mec, eh bien, monsieur, monsieur? Lancelot. A fait mon p&egrave;re fi&egrave;rement. Troisi&egrave;me division, commandement sud-sud, avis de coups de vent ouest frais, tine dogger fisher et tamise 480 hectopascals. Bien bien. A fait l&#39;invit&eacute;, un homme politique qu&#39;avait &eacute;t&eacute; d&eacute;plorer en lieu et place du massacre le manquement &agrave; la r&egrave;gle du jeu dont s&#39;&eacute;taient rendu coupables les assassins m&ecirc;me que c&#39;&eacute;tait rudement vilain de pas respecter ses promesses.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nL&#39;arme peut &ecirc;tre port&eacute;e de diff&eacute;rente fa&ccedil;on. A-t-il commenc&eacute; en se pla&ccedil;ant avantageusement. En guerre de 14-18, la tendance mode &eacute;tait de l&#39;arborer sur le dos, car souvent, le soldat vivait couch&eacute;, couch&eacute; dans sa tranch&eacute;e dont il sortait en rampant, tout d&#39;abord, puis en courant bravement en direction des lignes ennemies en criant au feu! au feu! Ensuite, on a vu diff&eacute;rentes fantaisies se saisir de ce port d&#39;armes. L&#39;armement devenant de plus en plus lourd on s&#39;est en effet alors aid&eacute; de b&eacute;quilles et autres accessoires destin&eacute;s &agrave; recevoir l&#39;arme derri&egrave;re laquelle ainsi on se tenait afin d&#39;en pratiquer l&#39;exercice de mise &agrave; feu. Ensuite. LA FERME. A hurl&eacute; mon p&egrave;re. C&#39;EST PAS LE PORT D&#39;ARME QUI FAIT LE SOLDAT C&#39;EST LE SOLDAT QUI PORTE SON ARME ET QUI S&#39;EN SERT.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nEt il a, moi j&#39;ai ferm&eacute; les yeux, le bruit de leurs os toute ma vie si je survis je saurais, quelque chose entre le son d&#39;une noix &eacute;clat&eacute;e dans l&#39;outil mais aussi le bruit d&#39;une petite b&ecirc;te que l&#39;on serre qui couine et qui explose dans votre main. Elles se tenaient beaucoup trop pr&egrave;s de lui mon p&egrave;re, elles, ma m&egrave;re et ma soeur, il faut le conna&icirc;tre mon p&egrave;re toute sa vie il a ha&iuml; la guerre, vivre c&#39;est causer du tort, aimait-il &agrave; dire en d&eacute;gueulant son whiskie certains soirs de semaine sur le tapis de la salle &agrave; manger mais il n&#39;&eacute;tait pas meurtrier, je veux dire, mon p&egrave;re, il n&#39;a jamais fait &ccedil;a par go&ucirc;t particulier.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMon p&egrave;re, il n&#39;y prenait pas de plaisir, &ccedil;a l&#39;amusait pas, lui, je vous jure mon p&egrave;re le combin&eacute; &agrave; la main, les cadavres des trois autres autour de lui, il n&#39;&eacute;tait m&ecirc;me pas un assassin, en tout cas, pas un assassin normal, pas un tueur pour de vrai comme ceux qui &eacute;taient rentr&eacute;s dans cette ville l&agrave;-bas au loin et qui eux faisaient &ccedil;a par go&ucirc;t, &ccedil;a se voyait.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nElles ont fait floc en tombant par terre deux petites bonnes femmes se tenant par la main mortes un coup sur le cr&acirc;ne ch&ucirc;es au sol si semblables qu&#39;on les aurait jur&eacute;es soeurs et moi dans tout &ccedil;a? Viens ici. A fait justement mon p&egrave;re. J&#39;ai fait non de la t&ecirc;te, j&#39;avais mes deux mains moites bien pos&eacute;es sur mon livre ouvert, il pleuvait sans cesse sur nos vitres ce jour-l&agrave;, m&ecirc;me qu&#39;&agrave; cette heure, le doigt maigre de la ma&icirc;tresse avait d&ucirc; glisser sur la page pour d&eacute;signer quelqu&#39;un d&#39;autre que moi. VIENS ICI. A ordonn&eacute; sans appel et d&#39;une voix glaciale mon p&egrave;re commandement section sud-sud, tine dogger fisher et cromarty.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe me suis lev&eacute;, je ne voyais pas comment lui r&eacute;sister de toute fa&ccedil;on &agrave; quoi bon avec les trois autres &eacute;tal&eacute;s par terre qu&#39;aurais-je fait sans eux? Je me suis dirig&eacute; vers lui, j&#39;avan&ccedil;ais doucement, c&#39;&eacute;tait comme une chute au ralenti, je suis arriv&eacute; pr&egrave;s de lui, mon fils, a-t-il dit, mon p&egrave;re, il a pris de deux doigts en pincette ma nuque comme il aurait soulev&eacute; un chat puis il a articul&eacute;, bien distinctement dans le combin&eacute; du t&eacute;l&eacute;phone.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJe crois que vous n&#39;avez pas bien compris ma question. Mon p&egrave;re a pris un ton qui se voulait p&eacute;dagogue et patient. Quand je vous ai demand&eacute; si, <em>&agrave; votre sens<\/em>, les soldats devaient porter leur fusil, comme les ladies leur pendentif, je voulais plus pr&eacute;cis&eacute;ment vous demander si, <em>&agrave; votre sens<\/em>, il &eacute;tait juste et normal de ne pas faire son boulot d&#39;homme et de soldat concernant des hommes d&eacute;sarm&eacute;s, des femmes et des enfants innocents, si en quelque sorte, nous &eacute;tions l&agrave;-bas pour faire joli, &ecirc;tre une sorte de fleur d&eacute;licate, &eacute;close sur un tas de fumier parfaitement r&eacute;pugnant.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nSes mains ses sales mains me serraient et me faisaient mal, &agrave; tout vous dire j&#39;ai essay&eacute; de bouger, j&#39;ai gigot&eacute;, donn&eacute; des coups de pieds comme mon papa m&#39;a appris si un grand il veut me racketter, mais c&#39;&eacute;tait lui le plus fort, &ccedil;a avait &eacute;t&eacute; toujours lui le plus fort, pourquoi l&agrave; alors &ccedil;a aurait chang&eacute;.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIl a poursuivi, &agrave; la radio, plus personne ne mouftait, &agrave; croire qu&#39;ils avaient tous d&eacute;camp&eacute;, atterr&eacute;s par la le&ccedil;on du vieux g&eacute;n&eacute;ral. Je voulais vous demander si nous devions nous <em>contenter<\/em> d&#39;&ecirc;tre incapables, incapables d&#39;apporter la moindre r&eacute;mission &agrave; la violence de ces gens, comme de soulager ceux qui l&#39;endurent parce qu&#39;ils sont les faibles de la farce. Je voulais vous demander si nous devions donc nous satisfaire, nous, soldats du monde libre et g&eacute;n&eacute;raux des forces molles des nations occidentales, d&#39;&ecirc;tre pos&eacute;s l&agrave;, je dis bien <em>pos&eacute;s<\/em>, comme preuve s&#39;il en est qu&#39;il existe en d&#39;autres contr&eacute;es, sous d&#39;autres cieux, des gens remarquables ayant non seulement en horreur la guerre, mais nourrissant qui plus est un grand amour pour la paix, au point d&#39;&ecirc;tre follement d&eacute;sireux de faire savoir &agrave; ceux qui baignent dans leur sang qu&#39;il existe une autre fa&ccedil;on d&#39;organiser les rapports entre les hommes. Raisonnable et courtoise. Diplomatique et mesur&eacute;e.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nIl a d&eacute;gluti, puis il a continu&eacute;, mon p&egrave;re. Je voulais enfin vous demander s&#39;il fallait sur cette terre, se r&eacute;signer au fait qu&#39;il y ait en certaines de ces g&eacute;ographies, des zones d&#39;intenses souffrances et de violentes injustices, tandis qu&#39;en d&#39;autres, il y r&egrave;gnerait une douceur de vivre qui ferait qu&#39;en ces lieux, on puisse se croire &agrave; arriv&eacute;s &agrave; un stade de civilisation sup&eacute;rieure, pour ne pas dire supr&ecirc;me, qui rende ainsi toute guerre impossible <em>au point que le fusil ne se porte plus que comme une innocente pi&egrave;ce de bijouterie<\/em>.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nJ&#39;ai senti les doigts de mon p&egrave;re se resserrer encore un peu plus sur mon cou d&#39;enfant menac&eacute; par le nanisme, et qui devait en cons&eacute;quence avaler r&eacute;guli&egrave;rement des hormones por&ccedil;ines &agrave; chaque petite-d&eacute;jeuner avec chaque bulletin d&#39;informations radio. Il serrait, serrait, je commen&ccedil;ais &agrave; avoir vraiment du mal &agrave; respirer et je me tenais les doigts crisp&eacute;s sur la jacquette de mon livre de po&eacute;sie.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nMais mon p&egrave;re lui a poursuivi encore. Je voudrais vous faire v&eacute;ritablement partager mon m&eacute;pris pour ces hommes en armes impuissants, pour ce que la soit-disant civilisation nous a fait devenir, des faibles et des arrogants, et m&ecirc;me <em>des pervers,<\/em> oui messieurs, des pervers qui font le mal en se jurant de faire le bien, nous saoulant de conf&eacute;rences et d&#39;envois de forces bleues &agrave; tous les coins qui saignent, gris&eacute;s par notre bont&eacute; et notre pr&eacute;tendue lucidit&eacute;, ne voyant pas que le cancer est en nous, qui nous ronge et nous pourrit, car la guerre, messieurs, est en notre sein. Et moi messieurs, figurez-vous que j&#39;ai la guerre en horreur au point que moi je la lui ai d&eacute;clar&eacute;e, la guerre &agrave; la guerre. J&#39;ai fait soldat puis colonel puis g&eacute;n&eacute;ral, mais j&#39;ai perdu tous mes combats, messieurs, la guerre a toujours &eacute;t&eacute; la plus forte, et il ne me reste plus qu&#39;&agrave; vous faire saisir ce que nous devrions tous savoir, que nul n&#39;&eacute;chappe &agrave; la guerre, &agrave; l&#39;instinct de tuerie comme &agrave; celui du go&ucirc;t que l&#39;on met &agrave; tuer.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAussi, qu&#39;il dit mon p&egrave;re, il ne me reste plus qu&#39;&agrave; sacrifier mon fils devenu unique pour bien vous faire saisir toute l&#39;horreur d&#39;une condition que nul trait&eacute; nul prix et nulle volatile blanc ne sauront changer, pour que vous soyiez brutalement secou&eacute;s et stopp&eacute;s net dans le gras doux de vos petites consid&eacute;rations radiophoniques, vous qui parlaient comme des bourgeoises au th&eacute;, de viols et de tripes, de morts et de boyaux, avec dans la voix, le tranquille constat de qui n&#39;est pas menac&eacute;, alors que vous l&#39;&ecirc;tes, messieurs, vous l&#39;&ecirc;tes puisque vous &ecirc;tes humains, la guerre est en votre sein, voyez mon fils, je le serre entre mes mains,<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nmes pieds ne touchent d&eacute;cid&eacute;ment plus par terre le livre tombe de mes mains je suis sans force mais en m&ecirc;me temps l&eacute;ger si l&eacute;ger, je suis Nils le petit gardien des oies sauvages, je vole au dessus du troupeau je quitte les miens et je les rejoins, je m&#39;&eacute;loigne de cette ville o&ugrave; il pleuvait sans cesse ce jour-l&agrave; rappelle toi barbara cette ville dont il ne restera bient&ocirc;t plus rien,<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nmon fils, je le cr&egrave;ve comme un chien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte a &eacute;t&eacute; publi&eacute; &agrave; l&#39;automne 2002 par les &eacute;ditions La Passe du Vent (concours organis&eacute; en collaboration&nbsp;avec la r&eacute;gion Rh&ocirc;ne-Alpes, Drac). &nbsp; Ce matin, j&#39;ai bien cru me lever comme &agrave; mon habitude &agrave; 7 H 32. 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