Uber on (m)Isère. 2

Joëlle, ceci est un post sorti du placard de juin, je l’avoue. Oui je sais, au vu de votre été certes ensoleillé mais où le crabe a encore avancé ses pions, vous auriez mérité que je me bouge un peu plus le fion pour vous changer les idées.

Seulement voilà j’étais ailleurs. J’avais fermé tous mes dossiers (pôle emploi, école, APE, GUC, écriture surtout), je m’étais enfuie, avec mes mioches comme (gentil) boulet aux chevilles au loin, très loin de Grenoble… j’ai tout fait pour oublier qu’à la rentrée, il allait quand même falloir que je me le bouge pour de bon, le fion.

Mais je tiens à dire que je me suis tenue informée de votre situation, Joëlle, guère joviale certes, bien que vous donniez magnifiquement le change.

Courage, le pire n’est jamais sûr, comme le disait encore il y a peu un informaticien syrien enfoui sous les ruines de sa HLM alepine.

Je reprends donc où j’avais laissé ce post consacré à l’un, sinon au seul de mes boulots actuels. Rédactrice des débats (non le « d » n’est pas une coquille).

En effet, une entreprise dont l’obligation de confidentialité m’interdit de dévoiler le nom m’envoie dans des entreprises dont l’obligation de confidentialité de même m’interdit de révéler les noms pour y assister à des réunions dites sociales, CHSCT ou CE, avec des individus dont les noms se doivent également d’être tenus secrets.

Voilà un post qui promet guère d’être nominativement saignant n’est-ce pas, étant donné que tout y est soumis à l’anonymat, même le petit nom du chien, qui a tenté de me mordre les mollets alors que je sortais de ma Clio beige doré après un créneau de près de 30 minutes devant la foule des délégués du personnel réunis derrière la baie vitrée et qui regardait le néo-prolétariat bac + 5 érafler les bacs à fleurs (mais non là j’invente).

Mon propos n’est pas ici de faire la balance. Non. Juste de vider mon sac et de casser le MOULE comme d’autres cassaient le MUR.

  • Ah merde zappe chérie, c’est une pub pour Tefal ! Fait chier ! ça existe encore ce machin ?

Toute la semaine (si toutefois j’ai été sonnée) je marche avec le pied gauche dans une chaussure droite et vice versa. Je pratique l’écriture sous contrainte, un peu comme Georges Pérec avec sa Disparition où le « e » était proscrit. Sauf qu’il va de soi qu’il n’y a rien d’ullipoisme dans mes écrits, je ne fais ni du Georges Pérec ni du Guillaume Lévy et surtout pas du Proust.

A tout vous dire, des phrases de plus de dix mots me vaut aussitôt du rouge sur ma copie car oui, dans le moule, il y a un prof, et le prof a toujours raison comme tous les profs.

Il y a une série de règles à respecter. Il y a surtout une TONNE de règles à ne pas transgresser.

Comme ne pas dire « il y a », déjà. Ni « on » (on t’emmerde connasse) ni par ailleurs utiliser la forme passive (la connasse est emmerdée). Du coup, je me demande vraiment comment dire certaines choses, même qu’on ne dit jamais « choses », enfin voyons c’est vilain, le mot « chose » ne peut être évidemment employé, quoique, ça non plus je ne peux pas l’écrire, c’est stylistiquement tabou, c’est tellement laid le passif.

  • Ben oui mais il est fait comment alors merde ?

Le pire c’est que ces contraintes stylistiques s’ajoutent à la rédaction d’un texte issu d’une réunion parfois si opaque que j’ai parfois passé dix heures l’oreille à la bande son pour tenter d’en décrypter le fond car oui, dans mon malheur, j’ai au moins le droit d’enregistrer pour ne pas en plus me fatiguer l’Alzheimer. Mais ça ne rend pas certains éléments plus clairs et je maudis tout particulièrement les responsables DRH qui marmottent dans leur barbe.

Ce qui m’a fait plaisir c’est qu’un ami de A., justement grand DRH dans une grande boîte dont je ne dévoilerai pas le nom mais qui travaille dans le pétrole, connait mon Uber, puisque certains de ses forçats viennent travailler pour lui, et il s’est spontanément écrié, ben moi j’y arriverons jamais à faire ce truc-là, c’est vachement trop technique !

  • Tu veux dire, « si d’aventure, je devais faire ce travail, jamais je n’y arriverais, c’est tellement technique ! »

En bref et en vrac, voici en général ma copie, après 10 à 14 heures de travail, avec recherche sur internet (cashflo, stators, MDT, HES et compagnie) pour comprendre certains termes.

Vous avez choisi un style pauvre. Vous avez utilisé des termes à bannir : on, choses, truc, bordel. Certains de vos propos me sont parus peu clairs (à moi aussi, mais comme je n’ai pas le droit de poser de question pour les éclairer alors hein mon tintin…). Optez pour des phrases courtes. Ne dites pas, cet enfoiré de PDG va quand même se palper quelque 3 millions d’euros d’actions gratuites grâce à un plan de redressement savamment magouillé en amont du fait d’un panel de faux experts qui ont affecté de croire que la situation était toujours périlleuse quand l’entreprise engrangeait déjà à nouveau des bénéfices. Mais dites plutôt.

  • Le PDG de cette entreprise se verra verser des dividendes, conformément au respect de l’accord conclu en amont.

C’est court, c’est élégant, c’est suffisant.

Vous avez mis les noms en majuscules, il fallait aussi les mettre en gras. Vous avez laissé une coquille à la page 3, connarde au lieu de connard. Vous avez écrit cashflo quand ce terme s’écrit cash flo… Etc, etc. Parfois, je n’en peux plus, vraiment, cela me rappelle la cinquième 6 avec cette folle de Josiane Castellan qui nous insultait en nous rendant nos copies de français et en nous répétant avec une joie mauvaise, agrégée qu’elle était cette salope.

  • Certains parmi vous ne feront jamais d’études ! Il faut le savoir ! Zéro virgule 3, voilà votre note mademoiselle Chotek… pour le papier… du PQ bien sûr, ahaha !

Sachant qu’ici aussi il y a une note. En effet, je rends ma copie, parfois à l’arrache et ensuite, j’attends sagement derrière mon écran (je n’ai que ça à faire) que me parvienne la note qui sera accompagnée d’un chouette compte-rendu, note dont dépendra mon émolument.

Comme si je n’avais pas 48 ans mais 18 et que je m’apprêtais à passer le bac, comme c’est rajeunissant.

En général la note est B, au début du moins, B c’est bien vous me direz, bravo Mimi, sauf que le commentaire qui l’accompagne n’a rien à envier à celui d’un prof élevé au grain de l’éducation nationale française. Je veux dire, à lire le commentaire on croirait un D voire un H pour ne pas dire un P comme Patate ou Pathétique.

Et depuis quelques temps, est-ce la fatigue, l’âge ? C’est bien plutôt C sinon C+, si le relecteur du pôle a bien dîné, voire tout de même encore B s’il est vraiment bien luné (sa prime est arrivée car il a suffisamment bien sacqué).

  • C comme…

Je vous laisse deviner, chère Joëlle.

A ce propos, je me demande d’ailleurs si on peut aller plus bas que C. Je veux dire, je me demande si une note plus basse est possible. Je me demande aussi si l’autre bouche-trou isérois, puisque nous sommes deux sur le siège taillé en forme de pion, a de meilleures notes que moi et donc assiste à plus de CHSCT ou de CE que moi.

  • Miroir, miroir dis-moi qui est le plus rapide, le plus compétent, le mieux noté…

Je me demande également si en cas de C ré-itérés, je pourrais être effacée sans l’être, c’est-à-dire si on se contentera de ne plus m’appeler, ou si, courageusement ou inhumainement, on m’appellera pour me dire tout le mal que l’on pense de moi.

  • J’ai le regret de vous dire que vos résultats du trimestre ne permettent pas d’envisager votre passage dans la classe supérieure et que nous devons donc nous séparer de vous au trimestre suivant, notre prestigieux établissement se doit de ne conserver que ses meilleurs éléments…

Ainsi, je crois bien que si je n’ai pas trouvé le job du siècle, j’ai en revanche dégoté la situation où le concept de flexibilité est épanoui dans sa plus belle floraison. Emmanuel, si tu m’entends, viens par-là, même en rêve, t’as pas dû oser !

  • Et amène Brigitte, on causera entre femmes mûres de la précarité des Bac + 30 !

J’ajouterai enfin, sakura on the kéki, que tout ce code et ces exigences se déclinent en termes de salaire, cela va de soi, soit 11 euros brut de l’heure, bac + 4 exigé. Oui. Vous avez bien lu. Joëlle, je sais que votre femme de ménage prendrait un tel montant pour un affront, j’ajoute que ma nièce qui a gardé deux chiards cet été, a gagné 150 Euros en 2 jours à 10 euros NET de l’heure et elle n’est que Bac + 0.

  • Tu devrais te révolter ! Ce n’est pas digne d’accepter ces conditions ! Quelque part … ne le prend pas mal Mimi… mais tu es une COLLABO !

Non seulement je dépasse du moule, mais je suis une sur-soumise, jour couchée bien plutôt que nuit debout. Hou hou, dehors !

C’est vrai. Je ne devrai pas accepter ça. C’est inepte d’une fille comme moi, Bac + 5, ex-employée de la Culture, pratiquant un japonais de base, et publiée à ses heures (lointaines). Mais il se trouve que c’est le seul employeur qui veuille bien de moi (sortez vos mouchoirs SVP). C’est bien simple, c’était ça ou rien. Je ne serais certes pas à la rue, sans « ça », A s’occupe de mon alimentation, mais tout de même, ai-je fait tout ce chemin d’être humain pour en arriver là, être une femme entretenue ?

  • Non ! Non ! Suicide toi Mimi !!

Car reconnaissons-le, seule cette entreprise d’une moyenne d’âge de 21,2 ans a bien voulu que dans ses rangs, une quasi quinquagénaire vienne s’installer et altère de son visage ridé, de son écoute flottante, de ses trous de mémoire les réunions CHSCT et autres où parfois on se bat pour la santé si menacée du salarié appelé à travailler un jour par semaine en télétravail à domicile… si toutefois il le désire totalement véritablement. Car un RS (Représentant Syndical) a émis l’hypothèse troublante que les désirs du salarié seraient éventuellement soumis à l’influence délétère d’une puissance occulte et manipulatrice, en un mot le Patron, qui dissimulerait en fait de noirs desseins en affectant de lui faire une fleur.

  • Tiens mon Michou, aujourd’hui tu peux bosser chez toi, sur ton canapé pourri et avec ta bécane naze à toi !

Quand je pense que le mot « visite médicale » n’a même pas été prononcé lors de mon embauche, j’ai parfois envie de m’esclaffer grassement devant ce type de débat mais non… Vous ne devez pas vous esclaffer. Vous devez demeurer de marbre.

  • Et puis si cette situation en vous agrée pas, Madame, vous pouvez toujours mettre nos mails dans les spams !

Voilà Joëlle, je suis donc rentrée à Grenoble pour retrouver « ça », essentiellement comme « quel métier faites-vous », cette question que tout le monde vous pose, du docteur au charcutier en passant par la mère du cours de gym ou le directeur de l’école de vos mioches, au point que j’ai envie de plus en plus envie de répondre « rien, je touche des allocations », ou « je suis attachée parlementaire mais faut pas que ça se sache », ou « je suis une formation pour devenir CRS ou pute, j’hésite encore », ou « je suis responsable de l’enfouissement des déchets nucléaires dans votre commune », ou ou…

Je vous souhaite un automne un peu plus doux que votre été, Joëlle, et vous livre ma citation du jour.

Toi qui viens partager notre lumière blonde

Et t’asseoir au festin des horizons changeants

N’entre qu’avec ton cœur, n’apporte rien du monde

Et ne raconte pas ce que disent les gens.

Edmond Rostand (Quatrain gravé à l’entrée de sa villa de Cambo les bains)

2 thoughts on “Uber on (m)Isère.

  1. Reply ln22 Sep 8, 2017 04:21

    aaaaaaah ils ne savent pas ce qu’ils perdent ces gens là. ET chez ces gens là, on cause pas, on cause pas , on note. Au fait, c’est pas cash flow qu’on écrit ? ! ….#je rigole
    d’ailleurs je trouve ça bizarre que les instits et les profs doivent absolument savoir le métier des parents de leurs élèves. Ils en font quoi après ; des stats, des cases, des étiquettes ?

  2. Reply Ladenio Sep 22, 2017 06:43

    La Chotek arrive à me faire rire même avec un conte rendu sur les (d)ébats d’entreprises !!! Encore !
    encore !!!

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