Arnaud Catherine et moi

Chère Joëlle, mardi matin, j’ai écouté Arnaud Catherine à la radio.

  • Ah ouais le gars avec des cheveux comme une touffe façon Bozo le clown…
  • Celui qui chante des bisous on veut des bisous ?
  • Le gars qui conserve ses crottes au jour le jour dans des bocaux ?

J’ai dit Arnaud, pas Philippe, le chanteur foufou et rafraîchissant même avec ses crottes. Oui, je sais Joëlle pas fort ragoûtant alors que la chimio vous soulève déjà la luette.

Arnaud Catherine. Un auteur de jeunesse et d’adultesse (même si ça ne se dit pas). Un gars qui a pile poil l’âge de A. et qui expliquait qu’il avait la chance d’avoir trouvé un merveilleux équilibre.

Il gagne sa vie en tant que conseiller littéraire pour des festivals du livre (donc pas en vendant des frites chez Mc Do) et il écrit des livres, publiés, qui lui ont donné un public de lecteurs assidus pour son plus grand bonheur.

Il a aussi eu la chance de tomber sur des éditeurs qui l’ont fort bien accompagné (va là, va pas là, fais gaffe c’est des cons, ce gros naze tu le zappes, ce salon, c’est de l’or en barre etc), ce qui lui a permis de grandir lentement mais sûrement.

Parvenue à ce stade-là, j’ai fait comme vous Joëlle. J’ai sorti la bassine et j’ai vomi dedans.

  • Tu as bien fait, Mimi.
  • Connard va !
  • On va lui casser la gueule !

Mais non, pas du tout ! Ne lui cassez rien ! Car cet Arnaud Catherine m’a semblé bien sympathique. Sans prétention. Conscient de sa chance, de sa valeur à sa juste mesure, et visiblement mis en confiance par son parcours sans sombrer dans l’arrogance ou la fausse humilité urticante (je pensais vraiment pas que j’y arriverai).

  • Encore un qui se la joue d’Ormesson, genre, je suis ce que j’ai l’air d’être même si je dis que je ne suis pas ça…
  • Quoi ?
  • Un putain de gars avec un putain contentement de soi !

Et puis, à l’entendre parler de l’écriture, ce qu’être auteur et ce en quoi consiste ce fait-là, écrire, j’ai réalisé qu’entre Arnaud et moi, il ne manquait finalement que la dimension d’un cheveu pour qu’on soit pareil.

  • Epais comme celui du Philippe, alors !

Et ce cheveu, c’est la reconnaissance.

  • Toute une perruque !!

S’exclame le choeur des comités de lecture des éditeurs.

  • Je regrette, Madame Mimi, ne le prenez pas mal, mais je n’ai rien à voir avec vous… j’ai des éditeurs, des lecteurs, des rendez-vous littéraires, des fans, des euros…

J’ai bien dit l’épaisseur d’un cheveu, et épais le cheveu.

  • … et surtout, avant toute chose, j’ai du TALENT… la preuve ? J’ai été publié !

Imparable.

  • Il a dû savoir se placer celui-là…
  • Mignon comme il, s’il n’a pas couché ce type…
  • Il n’est pas pédé, le mec ?
  • Ça expliquerait bien des choses…
  • Ce milieu, c’est plein de pédés qui couchent…
  • Ah bon, Antoine Gallimard il est pédé ?

Etc, etc. De fait, on peut toujours se la raconter. Les faits sont là. Arnaud Catherine a été et est publié. Il a des lecteurs, est invité à la radio, est indubitablement reconnu y compris par ceux et celles qui ne comptent pas… et surtout, il a du TALENT.

Qu’il ait couché, qu’il est su se vendre ou pas, ne change finalement pas tant que ça à l’affaire. La TALENT est là et bien là.

  • Mimi, de fait, ne le prends pas mal mais il n’a pas tort…
  • La question du talent se pose…
  • Oui, on n’osait pas te le dire…

Soit mais ce TALENT, qui décide que vous en avez ? Celui ou celle qui vous publie, pardi ! Donc, mutatis mutandis comme aurait dit un prof de Sciences Po (un qui avait réussi sa vie mais qui était moins passionnant qu’une souris morte), si vous ne l’êtes pas, publié, c’est que du TALENT vous n’en avez pas.

Pof. Prends ça, ô toi auteur non publié. Et dirige-toi sans tarder vers le tri papier ou la déchiqueteuse du même nom, afin que tel la poussière, le papier retourne au papier…

  • Mais non Mimi ! Regarde l’auteur de la Conjuration des imbéciles ! John Kennedy Tool !
  • Comme il n’arrivait pas à se faire publier, il s’est suicidé et il a été publié !
  • Suicide-toi, Mimi, tu verras bien !

Parce que c’est sûr, une fois mort, c’est le genre de choses qu’on voit.

  • Tant que t’as pas essayé…

Sauf que je n’en suis pas de là. Car j’ai le défaut d’avoir, je pense, et l’âme d’un auteur et le goût de la vie, prosaïque et quotidienne.

Aller chercher mes enfants à l’école, les assaillir de questions sur leur journée, leur faire à manger, jouer au Cluedo avec la Zouflette ou écouter le Zébu m’expliquer en quoi les nouveaux modèles hybrides Toyota sont trop super chouettes, bavarder avec A. ou boire un verre avec lui, sinon regarder un film, ou étendre leur linge à tous sur mon tancarville en écoutant les brillants auteurs raconter combien leurs échecs les ont nourris (tellement important l’échec, surtout quand il est derrière soi) et comment dans l’écriture, ils ont trouvé leur place.

Si je devais choisir entre l’écriture et la vie, je choisirais la vie. Je serais malheureuse, malade, folle, apathique, stupide mais en vie avec les miens, eux-mêmes en vie.

  • Tu es foutue, Mimi.
  • Sois ménagère et tais-toi !
  • Ta place, elle est là !

Ma place. J’ai songé à mettre une petite annonce… Femme bientôt 50 ans, auteur dans l’âme, auteur dans ses textes mais auteur non publiée, rédactrice des débats bouche-trous, secrétaire d’édition 3 mois dans sa vie, en dispo du service public, relevant de la Directive Sauvadet bien que n’ayant ni poste ni bureau, cherche place à sa mesure, modeste mais avérée.

  • Essaie, ça marchera peut-être !
  • Sur le Bon coin, on voit passer tellement de choses ahurissantes…

Je reviens sur le TALENT. Joëlle, excusez-moi, je vous avais oubliée. Vous serez d’accord avec moi (vous n’avez pas le choix) que des gens sans TALENT peuvent être publiés comme des gens talentueux peuvent ne pas l’être ? Et si comme en génétique parfois, c’était aussi un simple accident du hasard ? Je ne parle pas que de moi, bien sûr, mais de tous ceux et toutes celles recalés des comités de lecture parfois composés d’une seule personne (le directeur littéraire-comptable-PDG-standardiste-femme de ménage).

Joëlle, répondez-moi, vous êtes d’accord ?

  • Mimi, tes cachets… tu les as bien pris ?

Je veux dire… le TALENT existe, même quand il n’est pas passé sous les presses d’une rotative. Prenez quelqu’un de talentueux et de non publié. Qui décide alors de son talent ? Ses proches? L’homme de la rue? Le quidam anonyme?

Ses amis peuvent en effet lui en trouver, sauf que ça compte pour du beurre.

  • Putain, merci, quand je vois tous tes manuscrits que je me suis tapé de lire !

Je sais, c’est navrant mais aussi fins et critiques qu’ils soient, les amis, par essence, sont hors-jeu pour décider de votre valeur.

Il peut y avoir aussi des anonymes, arrivés par accident sur votre blog ou lecteurs de votre unique publication, mais alors il vous en faudra un paquet. Un gros paquet à additionner à celui des proches, des amis et des voisins. Parfois même, de la taille d’un lectorat acquis par les voies légitimes de la publication, le paquet…

Mais sachez que vous ayez une mère en adoration, un mari pétri de foi en vous ou des amis regroupés en fan club, le doute sera éternellement là… que seule une publication en bonne et due forme lèvera.

C’est comme pour un meurtre. Tant que votre innocence n’est pas prouvée à 100%, scientifiquement, os de bovin ou os de Sézenec, vous resterez toujours possiblement le coupable, celui ou celle qui, dans la véranda, a tabassé ce bon docteur Lenoir avec le chandelier de famille pendant que le reste de la noce se gobergeait dans la salle à manger ou s’envoyait en l’air dans la bibliothèque.

  • Reviens dans le réel, Mimi !
  • Tu n’as fait qu’écrire pour que dalle !
  • Tu n’as tué personne !

Le réel. Arnaud Catherine disait qu’un auteur pouvait passer à l’acte dans ses livres et que c’était là une liberté incroyable. Dans son récit à lui, en l’occurrence, un jeune auteur, publié, exploite sans vergogne les détails de la vie de son entourage, utilisant ses proches, balançant les secrets de famille, se permettant tout… tout ce que lui, Arnaud, ne se permet pas de faire.

  • Qu’il dit…
  • Avec sa jolie figure, il raconte ce qu’il veut le gars…
  • Il est pédé ou pas finalement ?

L’épaisseur du cheveu encore entre lui et moi ! Car c’est tout moi ! Dans l’écriture, je passe à l’acte ! Disons que je le fais, à ma mesure encore. Ce réel qui me glisse des mains ou que je crains de me voir péter parfois à la figure, ce réel fait de ces gens ivres de certitudes parfois, du moins assez sûrs d’eux pour me décréter en réunion de parents d’élèves ou lors d’un dîner un poil arrosé, tu n’as rien compris du tout ma conasse à ce que je voulais dire ! Eh bien ce réel, dans l’écriture, il m’obéit au doigt et à l’œil.

J’écris donc je vis pour de réel !

  • D’accord Mimi, mais as-tu bien pris tes cachets ?

Entretemps, alors que je rédigeais ce post qui me vaudra peut-être un lecteur anonyme de plus s’il tape sur son moteur de recherche « Arnaud Catherine » ou « crottes », j’ai reçu un avis Amazon comme quoi mon commentaire avait été validé et était en ligne.

Je me suis mise à danser dans la pièce et j’ai crié, par la fenêtre, à tout le boulevard Foch :

  • J’ai été publiée, j’ai été publiée !! Mon commentaire sur Amazon a été accepté!

A. a sorti le champagne, il m’a assuré que c’était le petit début d’un grand quelque chose. A l’instar de mes nouvelles, roman, pièce de théâtre, il n’avait pas lu mon commentaire mais il me faisait confiance. J’avais dû écrire un sacrément bon texte de quelques lignes. Je devais poursuivre, dans les commentaires au moins.

Je suis restée à boire mon champagne, seule, face à mon écran, toute inspiration enfuie.

Joëlle, je me doute que ces préoccupations vous paraissent dérisoires. Des livres, il y en a bien assez de toute façon, et comme ma maman, vous pensez sans doute que je ferai bien mieux de remiser cette marotte (quand je serai grande, je serai écrivaine) et devenir enfin cadre A avec lourdes responsabilités et carrière ascensionnelle sur les 17 années qu’il me reste à bosser. Idéalement aux impôts, sinon aux affaires intérieures. En tout cas, dans un lieu le plus éloigné possible des livres…

Ma citation du jour (piquée sur internet) :

L’ego dit : quand tout sera en place, je trouverai la paix. L’âme dit : trouve la paix, et tout sera à sa place.

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