Une sensation de nullité (quasi) totale 1

Ouais je sais Joëlle, ce titre est un peu pathétique mais on se le dit tous à un moment ou à un autre dans sa vie non ?

Même le petit Emmanuel, certains soirs, avec la pluie aux carreaux de son Palais, et une journée à se faire tabasser par les représentants syndicaux et les Mélenchonistes, Avec toi Macron, aux riches les millions ! Aux pauvres, le trognon ! je suis sûre qu’il en a du dépit sur lui-même.

  • Manu, au fond, t’es qu’un pauvre con.

Vous en doutez Joëlle ? Oui je sais, je suis une grande naïve, on me l’a dit encore hier.

  • Ton problème Mimi, c’est que tu fais toujours trop crédit aux gens. Macron par exemple…

En tout cas, moi maintenant les bilans de compétences des débuts de rentrée, je me les fais toute seule.

Je fais ainsi gagner, et du temps et de l’argent à l’Etat, oui messieurs dames.

Je sais ce que je ne sais pas faire. Je ne sais pas parler en public ou alors en rougissant, sinon quand je me sens forte et sûre de moi, tout le monde bavarde entre soi. Je sais que je n’ai pas l’esprit rigoureux, ni synthétique, tout juste pragmatique et surtout pas analytique. Je sais aussi que les ordres m’effraient mais que je n’aime pas l’autorité, je sais que je ne conduis pas bien du tout, qu’une manœuvre pour sortir de notre garage me vaut un pare choc raflé et les guiboles en gelée.

Je sais que je ménage trop la chèvre et le chou et même le pré de la chèvre et la plate-bande du chou, je sais aussi qu’au fond j’ai parfois envie de tuer les gens, vraiment.

Je sais aussi grâce à Madame Caroline du Trouduc des éditions du Dilettante que je ne sais pas écrire. Je ne suis ni originale, ni pertinente, je suis ennuyeuse et inutile. Depuis hier, je sais aussi que je ne sais pas passer une commande sur Amazonzon, Mimi, 14, boulevard Marcel Patate à Grenoble. Ceci fera l’objet d’un récit ultérieur car ça m’a bien pris une demi-journée pour rétablir la bonne adresse.

Bref.

Tout ceci m’a donné un joli CV que j’ai décidé d’aller imprimer tout en portant la demande d’entente préalable pour l’écarteur orthondotique Bas Moyen-âgeux que la Zouflette allait devoir porter car oui, je sais aussi que je ne sais pas réussir la dentition de ma fille.

Mon fils si, mais il tient de son père (dixit A.).

A la Sécu il n’y avait pas un chat, étonnant. J’ai cru que c’était la grève, ahah. Mais non, ils avaient juste baissé le store à l’heure de la sieste. Il n’y avait qu’une petite dame rousse et BCBG, imperméable burberry chapeau de pluie et lunettes à montures blanches.

  • Oh ben ça Isabelle, qu’est-ce que tu fais ici !
  • Et toi Mimi, encore en arrêt maladie ?
  • Euh non… c’est pour ma fille, entente préalable… Et toi, ça va ?
  • Pas du tout, on vient de me déterminer bipolaire et nullissime.

Je n’ai pas su quoi répondre, de toute façon, Isabelle, son chapeau, son imper et son petit panier à vélo était déjà dehors. En tout cas, ce qui m’a remonté le moral c’est que j’avais tout bon concernant le remplissage de l’entente préalable.

  • C’est parfait, Madame.
  • Redites-le-moi Monsieur s’il vous plait.
  • Prenez un ticket, votre temps est écoulé.

Mais non, je plaisante. Le préposé était d’allure joviale et sportive, un grand mince bien habillé l’air en pleine forme et pas du tout aigri par la charge de préposé à la SS.

  • Je suis docteur en sciences politiques, j’ai travaillé sur la réorganisation de l’espace administrativo-politique français… seulement avec une thèse, on ne trouve rien comme emploi… alors j’ai passé un concours, catégorie C, j’ai démarré hie, je suis donc encore tout frais.
  • Ah…

Je suis sortie et j’ai aperçu Isabelle qui s’efforçait de détacher son vélo, même que ça n’avait pas l’air d’être ça.

  • Excuse-moi… tu euh vas quand même bien ?
  • Pas du tout. Je suis sous médicaments, je n’y arrive plus.

Elle m’a jeté un regard brave de noyée, un sourire doux avec de l’eau dans les poumons et une conjonctivite à l’œil.

  • Oh ben mince alors… qu’est-ce qui s’est passé ?
  • Un effet boule de neige… j’ai été licenciée économique du magasin d’optique où je travaillais… ma patronne avait attrapé un cancer… elle en est morte d’ailleurs, j’étais justement à son enterrement hier…
  • Oh merde.
  • Oui comme tu dis… et puis un futur magasin d’optique, en train de se monter Caserne de Bonne, m’avait fait miroiter une place… soi-disant que j’étais la candidate idéale… j’y ai cru tu sais… j’y ai VRAIMENT cru… c’était mon REVE… et bien quand ils ont enfin ouvert et embauché, je n’ai pas été choisie…

Mon Dieu, ai-je des mouchoirs. Non, juste un CV pour essuyer ses larmes.

  • C’est moche.
  • Oui, très moche… j’ai perdu toute confiance en moi, j’ai été à Pôle emploi pour me remettre à niveau en informatique car dans mon métier, ça a évolué, je me suis dit, autant se former… je ne suis plus toute jeune tu sais, bientôt 50 ans…
  • Oh mon Dieu…

Bientôt 50 elle veut dire, 50 – 4 mois ? Pas 50 – 19 mois ?!

  • Oui comme tu dis, et bien, le préposé m’a dit qu’aucune formation adaptée ne pouvait m’être proposée…
  • Ça m’étonne d’eux dis donc.
  • Oui comme tu dis… après, j’ai vu une annonce pour être prof en optique en BTS à Gougeon la Rouge… super bahut tu connais ?
  • Oui, j’ai deux ex nouveaux futurs ex amis qui y bossent…
  • Eh bien, à peine postulé fin juin, j’ai fait des insomnies effroyables… la panique totale… jamais je n’y arriverai, je me disais… je reprenais en pensée tous mes cours d’optique… je flippais sur TOUT… les poverpoïntes, les tablettes, les diagrammes… et la discipline… je me voyais lynchée en cours… une amie prof me disait qu’il fallait être sûr de soi et avoir beaucoup d’humour… je n’ai aucune confiance en moi et aucun humour… et en plus d’être incompétente et déprimée, je souffre de ma petite taille tu vois… j’ai toujours été TRES complexée à ce sujet…
  • Oh ben faut pas, regarde Sarkozy, il n’est pas complexé lui !
  • Oui mais il est bipolaire… comme moi ! Parce qu’après ça, j’étais tellement mal que j’ai fini aux médicaments… je ne peux plus conduire du coup… encore une incompétence…
  • Fais gaffe en vélo hein !
  • Oui comme tu dis… d’ailleurs je me suis buchée, regarde ma jambe…

Un trou dans le pantalon, les yeux d’Isabelle papillonnent derrière ses lunettes.

  • Mais du coup, tu continues au moins l’association, Accueil Villes Françaises, tu y étais super engagée…
  • Non, pas du tout… la psy pense que c’était un déni de réalité… que j’ai fui le réel en m’occupant des « dîners en ville entre elles sans ces connards d’hommes », que c’est là que ma psychose a démarré… j’ai passé deux années à aller de l’organisation de cette activité aux cours de dessin et sorties au musée, sans oublier les randos et le chant… j’étais complètement malade et je ne m’en rendais pas compte… je m’amusais au lieu de travailler… c’est fou hein… bref je n’ai rien fait de ma vie, le temps a passé, mon fils vient de rentrer au collège, il démarre une adolescence acrimonieuse comme il se doit… et moi, MOI, qu’est-ce que je vais DEVENIR ?

Son cri dans la rue. Je décide d’employer la méthode Moi aussi je suis une merde.

  • Tu sais Isabelle, moi aussi telle que tu me vois… droite dans ses bottes, sûre d’elle-même, pleine de confiance en soi, en un mot un seul, en apparence un véritable succès de femme bien dans ses baskets, eh bien sache que…
  • La psy dit que je suis bipolaire parce que je passe du coq à l’âne, t’en penses quoi ?
  • Qu’on est un paquet à être bipolaire ! Non mais quelle conne !

Isabelle a gloussé. Non mais c’est vrai, merde à la fin.

  • Elle me dit aussi qu’elle ne peut rien pour moi, que je ne fais pas les efforts nécessaires, mon bulletin thérapie du premier trimestre est très médiocre… qu’en gros, si je n’y crois pas plus que ça, autant arrêter de suite… et me tirer une BALLE dans la TETE !!
  • Euh tu es sûre qu’elle est euh compétente ?
  • Tous les autres disent ça aussi, que je suis de toute façon foutue… à mon âge tu sais je l’ai bien vu à Pôle emploi, à part aide à la personne, je torche votre mère ou je brique votre loft, y a plus rien pour des femmes comme moi…

Bon là je dois dire que j’ai eu une petite montée d’angoisse. Isabelle avait l’air tellement aux abois, dans son imperméable Burberry, son panier à vélo serré contre elle, ses grands yeux bleus éperdus attaqués par la conjonctivite. J’ai décidé d’employer la méthode Au fond tout va bien, c’est juste une flaque de merde à passer.

  • Tu sais Isabelle… on en est toutes là, on s’est fait un peu avoir avec les belles promesses, belles études, mariage, enfants, au fond on est…
  • En plus j’ai assisté hier à la réunion de sixième de mon fils… collège privé du Vautour… fils dont soit dit en passant j’ai totalement raté l’éducation puisqu’il passe ses heures de loisir sur écran en refusant toute alimentation bio… eh bien je n’ai rien compris du tout ! C’était très technique, devoirs sur tablette, captures d’écran, poverpoïntes, diagrammes… tout le monde prenait des notes, même une femme en tchador à côté de moi et moi… ô moi je ne comprenais RIEN ! Après 5 années d’études scientifiques, je suis LARGUEE dans une réunion de classe de sixième !!

Son cri à nouveau dans la rue. Je me suis soudain rappelé que j’avais quand même un CV à imprimer, un bouton de pantalon à faire réparer, puisque pour ça aussi je suis nulle, et une œuvre à bâtir, l’histoire de 4 filles jeunes au seuil de leur vie, bouffies d’espoir, de puissance ou d’angoisses, selon celle à laquelle on s’intéresse et puis mes enfants aussi, qui devaient m’attendre leur cartable autour du cou devant l’école.

  • Isabelle, il faut pas que tu les écoutes, ces psys… il faut plutôt que tu t’en trouves un, de bien, qui n’aie jamais lu ni Sigmund Freud ni Christophe André, quelqu’un de pragmatique, qui en chie aussi dans sa vie avec ses mioches et son ou sa conjointe… quelqu’un de normal quoi… de bipolaire comme dirait l’autre.
  • Oui comme tu dis… en tout cas merci Mimi ça m’a fait du bien de parler avec toi…

Je l’ai laissée là, avec son vélo et sa conjonctivite. J’ai senti une grande tristesse. Personne n’était mort, personne n’était malade, n’est-ce pas Joëlle, tout ceci doit vous paraît tellement dérisoire, personne n’était même économiquement menacé puisque le mari d’Isabelle a une bonne situation, mais tout de même.

Comment certaines se démerdaient-elles dans la vie ? Et dans ces certaines, je me mettais dedans.

En chemin je suis entrée dans une boulangerie. J’y ai demandé une baguette, d’une voix forte et assurée (Isabelle d’une certaine façon m’avait montré que j’avais encore une série de marches en dessous de moi pour la rejoindre, je n’avais pas du tout quasi 50 ans hein).

  • Sorry, I don’t speak french.

J’ai levé les yeux. La boulangère était une grosse femme dans la cinquantaine avec un tailleur et une chaîne dorée.

  • I am from California. I came to work here… Stanislas, come! Help me!

Un homme est arrivé, habillé comme un notaire ou un vendeur d’antiquités, le style à aller à la messe à Versailles et à parler latin avec le prêtre.

  • Ah excusez-moi, elle est nouvelle… en formation.
  • … euh elle vient de Californie pour ça ?
  • Eh oui, disons que nous nous sommes rencontrés sur un spot de surf… le coup de foudre… elle m’a suivi en France… et comme j’étais au chômage, j’ai un master 2 en droit théologique, à mon âge ça n’intéresse plus personne, j’ai repris cette boulangerie…

Je me suis enfuie. Le pain était dur et grinçant, je l’ai jeté dans une poubelle et j’ai filé chercher mes enfants, jeunes et innocents, naïfs à leur façon à eux.

  • Le problème avec toi Mimi, c’est que tu vois que des pailles dans les yeux…

Voilà Joëlle ce en quoi a consisté mon petit mardi. Je vous le laisse méditer avec cet extrait pêché dans « L’art de voyager léger et autres nouvelles » de Tove Jansson, un chouette recueil de nouvelles, oniriques et flottantes comme la brume sur les îles de Finlande.

C’est quand ils commencent à pleurer que je suis fichu. Je leur promettrais n’importe quoi – mon éternelle amitié, de l’argent (mais pas dans ce cas, évidemment), mon lit, de m’acquitter des tâches les plus ingrates, et si c’est un homme robuste qui sanglote… cela me plonge dans la détresse.

One comment on “Une sensation de nullité (quasi) totale

  1. Reply mickael Sep 21, 2017 02:20

    et bien !

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