La vérité si c’est un cliché! 1

Aujourd’hui, des images du Japon sont venues tourner faire une petite ronde nostalgique et narquoise dans mon esprit pourtant super occupé à rédiger le compte-rendu d’une réunion où il était question de clips, de supports et de procédure de levage de roue.

Un besoin impérieux de temples, de métros climatisés et de gogoneries clignotantes s’est mis à le tarauder au point que j’ai dû m’arrêter (la bonne excuse).

La passoire du temps, qu’on appelle chez moi la mémoire, transforme chaque jour ce Japon en une série de clichés, je dirais même, de sensations diffuses qui régulièrement viennent me visiter. Une image peut soudain me tomber dessus, la baie de Kamakura au détour du sentier qui sort du bois, le soir qui tombe sur le Yoyogi koen, les rues étroites comme des traits de maquettes, le crossing au bordel organisé de Shibuya.

Et les temples. Du Japon, hors personnes palpables et vivantes, les temples sont ce qui me manque le plus intensément. Le Japon me manque mais d’une façon subtile, pas comme sa dope au drogué ou ses zéro au trader.

Son souvenir est doux. Son souvenir devient de plus en plus imprécis en même temps que son noyau dur de plus en plus subsiste.

Je me souviens que vous étiez venue au Japon, Joëlle, et je suppose qu’à l’instar de tout visiteur, vous y avez trouvé de ces images identiques à celles que vous aviez en vous au départ (je savais bien que les Japonais mâles portaient tous un costume noir avec une chemise blanche) cependant fortifiées, approfondies ou nuancées par leur mise en contact avec leur réalité (mais je ne savais pas qu’ils portaient en plus des sacs de femme).

Vous avez pu être déçue par certaines de ces images offertes par la réalité (merde, je n’imaginais pas les geishas si vulgaires) ou au contraire confortée par leur similitude à ces clichés sans lesquels notre cervelle aux dimensions succinctes ne survivrait pas (c’est fou, elles sont vraiment blanches comme des culs).

Sachant que la geisha n’existe plus (ou presque).

Comme on ne peut pas et voir tout et être partout à la fois, il faut donc bien avoir quelques clichés en tête sur cette vaste pléiade de sujets d’observation qu’est pour nous le monde. Il n’y a pas de honte à avoir des clichés. Il n’y a pas à se considérer comme touristiquement attardé le fait qu’on en ait.

Il est honteux en revanche d’en rester là quand on a matière à les confronter au réel pour les compléter (ou les dénoncer).

Il y a les clichés vrais (globalement oui, les Japonais sont respectueux de l’ordre social et donc plutôt rigides) et les clichés beaucoup moins vrais (le Japonais ne rit jamais et n’exprime jamais ses émotions).

De même, vous ne nierez pas Joëlle, ce cliché qui veut que le Français soit globalement incivique et porté sur l’ironie, est un cliché en partie vrai… et donc en partie faux (Mélanchon est certes ironique mais sans doute civique alors que madame Michu qui gare les crottes de son chien devant ma porte n’est pas pour autant perméable à l’ironie du Vous avez laissé tomber quelque chose par terre).

Revenons au Japon.

Prenez un temple. Prenez toutes les images de temples que vous voulez, Joëlle, vous y trouverez toujours du brun (le bois foncé des charpentes), du vert en profusion, du rouge vermillon, des mains jointes devant un tronc et un moine qui passe derrière tout ça, furtif comme un chat à la conscience intranquille.

Seulement voilà, tout ceci ne compose pas le cliché en son entier. Quand on y est, il faut ajouter le bruit de l’eau, ou plutôt le silence juste traversé par le bruit de l’eau qui glougloute… à moins qu’un groupe de lycéennes vienne à passer en gloussant pour glisser la pièce trouée de 5 yen dans le tronc consacré pour ne pas se bananer à l’examen de kanjis (les moines s’achètent-ils ensuite des roudoudous avec toutes ces petites pièces ?).

En revanche, aucun groupe de Chinois ne devrait venir perturber ce silence, ils sont peu portés sur les temples à l’étranger mais en revanche, très actifs aux alentours de Ginza et de ses boutiques de luxe (cliché vérifié).

Il faut aussi glisser dans le cliché, ce bourdonnement étrange qui sourde d’une bâtisse. Le chant d’un moine, ou les cordes d’un arc que des ombres vêtues de bleu et de blanc au sexe indéterminé bandent dans la lumière diffuse. Le gong aussi, que des petits blancs mal surveillés peuvent s’amuser à faire résonner jusqu’à ce leurs parents lèvent enfin le nez de leur portable.

N’oubliez pas non plus les vapeurs de l’encens. Vous en avez plein le nez, certains détestent, moi j’en raffole, mon esprit pesant alors desserre sa ceinture de contention et s’élève de quelques centimètres. L’encens est là qui envahit de toute son odeur chaque pore du cliché « temple » où le cliché « moine » passe à quelques pas de mule du cliché « petit parterre de cailloux soigneusement peigné ».

Il convient également d’ajouter la découpe parfaite du toit en forme de spatule qui dessine dans le ciel un accent circonflexe à l’envers. Le vert des arbres, parfois obscur comme un poing serré dans le même ciel. Les pierres qui dorent ou rougissent avec les ombres qui avancent.

La nuit est tombée, le cri des oiseaux envahit le ciel, et voilà que des hommes en costume franchissent le tori rouge après une légère flexion du chef, mallette serrée au flanc. Vous me croirez si vous le voulez, Joëlle, mais parmi ces hommes, il y a parfois des yakuzas (maffieux) qui viennent déposer cette offrande qui les protègera de la concurrence ou des flics.

Si vous êtes dans un temple shinto, vous pouvez y ajouter un prêtre habillé de façon extravagante, un côté Elvis pour les pompes qui rebiquent et le chef en forme de banane sans oublier l’étoffe blanche des pieds à la tête et qui, muni d’une sorte de plumeau, bénira votre nouvelle Honda.

Le cliché est à sa parfaite complétude. Et il n’est déjà plus si cliché que cela.

Concluons par cet autre cliché globalement vrai. La religion au Japon est apaisante au sens où il suffit de payer. Nulle querelle de chapelle, de voile ou de croix arborés, nulle école et nulle secte, nul débat sur la laïcité les crèches de Ménard et les burkinis taille 48, non, juste des hommes et des sous. Quand rester assis plusieurs heures dans un temple, parfois en pleine ville, d’autres fois dans la nature ou un somptueux jardin, ne vous coûtera généralement pas un rond.

Encens, verdure, silence et gong pour pas un yen. La religion comme on l’aime.

Mon but était ici de parler du cliché, inévitable à notre esprit car en partie vrai (et donc en partie faux), mais surtout des temples, qui me manquaient furieusement aujourd’hui en ce jour de chaleur, d’ennui et de labeur (clips, supports et roue de levage).

Je m’y remets.

Il a fait encore rudement chaud Joëlle et j’espère que vous avez pu emmener avec vous la perf et le traitement dans les pâturages du Vercors. Voici ma citation du jour.

Si ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort, ce qui nous tue alors, comment nous rend-il ?

One comment on “La vérité si c’est un cliché!

  1. Reply ln22 Juil 3, 2017 05:03

    un billet d’humeur, d’humour,mâtiné de méditation, ce n’est pas pour me déplaire. On ressent le calme des temples, l’odeur de l’encens et le vert intense des sapins.

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