Je maîtrise la situation 3

Des siècles que je n’ai pas mis les pieds ici, j’ai mis deux heures à en percer le code et j’ai bien cru que le body-guard numérique allait m’en barrer l’accès. Des toiles ornent cette toile, cela sent le moisi, le vide et la désertion mais c’est pourtant chez moi…  Mon petit chez moi où je peux écrire ce que je veux, quand je veux, sans être jugée, notée, moquée, critiquée, humiliée (du moins en théorie) vu que le seul enjeu est que les gens qui me connaissent, et que généralement je connais, viennent volontairement me lire entre le café du midi et la réunion de 14h30.

Me revoilà après une petite année de ré-installation en France, de hauts et de bas à Grenoble une ville globalement chouette surtout parce qu’on en sort facilement pour en gagner les alentours, qui sont franchement somptueux. Avec A on n’en finit plus de s’en émerveiller, les enfants un peu moins, car qui dit beaux paysages de montagne signifie marcher dedans.

Pour le reste, une ville plutôt sale, un poil agressive (this is la France) et pas très bien fréquentée malgré ses prouesses dans les sciences Bill Gatesienne et autres, prix de l’immobilier en baisse et exode péri-urbain vers les banlieues plus smart : la Tronche (ce nom !), Corenc, Poisat, Eybens. En bref, le classique des villes ni chic et choc ni sinistrée avec un fort joli centre (hélas conchié par la race canine) et une Bastille tout en hauteur et en roches qui vaut qu’on marche dans une merde en traversant ledit centre pour en atteindre le sommet. En son bas se déroule l’Isère, la Loire ou le Drac, bref un fleuve de couleur bleu vert, ce qui avec le blanc des sommets vaut là encore qu’on ait quitté le Fuji et les pluies de césium.

La vie m’a ainsi appelée ailleurs que chez moi, à choteckerie.com. Jobs plutôt que vrais emplois, efforts sués (en vain) plutôt que reconnaissance et gratitude (éternelles), écriture solitaire plutôt que littérature publiée, large déception plutôt que short édition, courses à pied plutôt que marathons et trails, secrétariat associatif plutôt que militantisme du même nom. Je vous passe le quotidien version enfants avec ménage rangement courses tambouille et devoirs, tout le monde connait ça, au moins par ouïe dire.

Bref, de l’activité significative, on ne le niera pas, mais d’un genre au petit pied.

Je ne pensais pas revenir sur ce blog, non, je n’ai pas un quotidien si trépidant qu’il justifie que je le couchasse en format numériquasse, seulement voilà, on m’apprend qu’une de mes ex fidèles lectrices, Joëlle G., nostalgique parait-il de me lire, est atteinte de ce mal du siècle, le crabe.

Coup de tonnerre dans le ciel médical encore dégagé d’une retraitée dynamique qui a par ailleurs enterré une mère centenaire. La génétique saute les générations, parfois aussi pour le meilleur, et c’est dégueulasse, Joëlle, on se le dit tous : si on pouvait, à votre crabe, on lui casserait la gueule.

Décidément, on se dit qu’une vie humaine ne semble plus pouvoir en être une, si elle n’a pas connu le crabe et son objet du culte, la chimio, qui fera de vous une femme ou un homme de son temps.

La route est longue et plutôt laide en ces contrées chimiques et je me suis dit, opportuniste comme tout bon auteur (dans l’âme, le reste n’est que littérature), et si je la distrayais, la Joëlle, en reprenant mon blog hein ? Elle qu’aimait bien le lire ? Elle qu’a demandé à sa bru, ben alors la Marie, elle écrit plus ? Kèsse qu’elle en fait donc à Grenoble de ce temps libéré par les tortionnaires des jardins d’enfants japonais ? Hein ?!

Alors voici pour vous, Joëlle, que je rouvre la porte de chotekeries.com, en époussète les toiles à la Harry potter (clin d’œil à votre petite-fille) et en aère les pièces désertées où l’on entend encore résonner le gong des temples, chanter l’eau des forêts si densément vertes du Japon, avec cachés en leur sein, l’or rouge de ces o-tera parfois minuscules que traverse le son d’une paire de geita pressée s’en allant déposer sa pièce de 5 yens dans des nuages d’encens à vous couper du monde et des autres, sans oublier côté cité, les tirades moliéresques des annonces ferroviaires et sur certains quais, des mélodie si naïves pour annoncer le 14h22 qu’un enfant français de 4 ans les moquerait de tout son cœur.

Je ne prétends pas qu’à me lire, Joëlle, vous oublierez vos tourments, faudrait quand même pas pousser l’oncologue dans les orties, mais cette courte lecture entre deux nausées devrait tout de même vous offrir une petite tranche de diversion, cette meilleure amie qui soit du malade, de la grippe en passant par le crabe ou le bris des quatre membres.

Avant d’entamer ce retour en piste, je précise que je terminerai chacun de mes post par une citation, bien entendu piquée à quelqu’un qui, en général l’aura lui-même piqué à quelqu’un d’autre et ainsi de suite. Après tout, fort peu de gens lisent la mémoire aux aguets pour retenir de ces phrases marquantes qui sauront faire sensation en page de garde, en soirée ou sur FB. Ils peuvent bien les céder gratuitement aux autres.

Je démarre donc.

Lundi, j’ai été porter pour impression mon manuscrit Nous maîtrisons la situation, tout un programme n’est-ce pas. Cela doit bien faire 3 ans qu’il dormait dans mes tiroirs numériques, bien qu’il en soit sorti déjà par deux fois.

La première c’était pour faire un Tokyo-Paris et atterrir dans les mains que je vous prierais d’imaginer crochues, pleines de tâches ou remplies d’ongles façon arracheuse de pénis. Celles d’une Directrice de collection, Marine Lapeine, qui était peut-être tout aussi bien la stagiaire estivale ou la femme du Directeur, à moins qu’il ne s’agisse de la grue de l’expert-coupable euh comptable, peu m’importe, je n’ai pas cherché à le savoir. Etre entre ses mains, cela n’a pas dû être un pur moment d’extase pour ce pauvre recueil qui, s’il avait une voix, se serait fait entendre jusque chez les vieux sourds comme un pot de l’Académie française.

En revanche, je soupçonne Marine Lapeine de l’avoir connue, l’extase, en tapant sur son clavier et de ses ongles crochus ce mail qu’elle m’a balancé façon uppercut à la sauce aigre dure. A la lire, je pouvais presque entendre ses soupirs de sinistre jouissance et A m’a demandé de bien vouloir ne pas regarder des films pour adultes quand les enfants étaient encore en état de veille.

« Nouvelles sans originalité, style pauvre, on s’emmerde, j’y entrave rien, peut pas mieux faire, plate et sans saillance stylistique, à chier, c’est un scandale, que fait l’ONU, appelez-moi le Directeur » etc et je vous en passe…

Ce mail, trouvé par 38 degrés à 80% d’humidité dans mes locaux de Minamidai, de retour de France, m’a d’autant plus violentée que j’avais eu dans ma jeunesse un bon contact avec le Patron de cette boîte, l’Amateuriste, une sorte de vieux dandy un brin pervers avec des airs par en dessous (soupesée des nibards) mais détecteur indubitable (parfois) de talentueux ou talentueuses en herbe. L’une d’entre elles a d’ailleurs si bien poussé chez lui qu’elle lui a apporté gloire, fortune et locaux au centre de Paris 6ème, son rêve d’enfant selon un ami à lui rencontré par pur hasard dans un pince-fesses où une tata m’avait conviée par erreur.

Bref. Coup dur pour Nous maîtrisons la situation, qui malgré son titre a pu donner à son auteur la sensation que si la situation ne lui échappait pas totalement, elle ne lui était pas pour autant favorable.

Deuxième sortie du manuscrit avec cette fois, une publication pour de faux, comprenez sur kindle.com, puisque n’est-ce pas, quoiqu’en dise le tout Paris éditorial, on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Résultat ? Une seule lectrice, enthousiaste certes, avec un avis circonstancié aux antipodes de celui de Marine Lapeine mais dont l’enthousiasme doit décemment être divisé à proportion de sa très grande gentillesse, soit par 10 (dixit ma non muse). Hormis cette amie, aucune retombée même atomique sur kindle.com. Nous maîtrisons la situation y coule depuis des jours paisibles, jamais au grand jamais troublés par le « clic » de quelqu’un versant 2,99 € pour l’acquérir ou par le clic de celui ou celle y déposant un avis enthousiaste voire dithyrambique.

Troisième tentative donc en ce lundi 12 juin. Je l’ai installé sur une clé USB que j’ai portée tel le saint Graal (un vieux truc oublié mais qui vaut peut-être de l’or au fond) à Alpha.doc sis place Mistral. Le préposé, pas franchement mal aimable mais pas excessivement jovial non plus, a ouvert ma clé et a feuilleté mes fichiers comme si c’était des docs genre CR de réunions tupperware ou courbes de température ovarienne.

  • C’est quoi comme fichier ?
  • Euh c’est euh… Nous maîtrisons la…
  • En date du 8 juin ?
  • Euh attendez… oui, c’est ça, c’est en pd…
  • Je clique.

Il clique.

  • Combien d’exemplaires vous m’avez dit ?
  • Euh trois… comme la sainte Trini…
  • Avec boudin ?
  • Oui, plutôt noir le boudin, le blanc c’est pour les fêtes de fin d’ann…
  • Photo de couverture en couleur ?
  • Euh oui… et euh… ça fera com…
  • Je calcule.

Il calcule.

  • Ça fera 43,20 €.
  • D’accord.
  • C’est bon ?
  • Euh oui…
  • Vous le voulez pour quand ?
  • .. c’est pas très très pressé…

Vu que ça fait trois ans qu’il n’existe pas. On n’est pas à trois jours près non plus, ce chiffre 3 encore.

  • Vous pouvez venir demain, il sera prêt.
  • Demain ?! Déjà ?!

L’Histoire s’emballe dites-moi.

  • Demain, je peux pas. Après-demain, eh bien c’est mercredi et le mercredi j’ai…
  • Dans la semaine, y a pas de souci. Vous réglerez à réception.
  • Oui oui je viendrai, ne vous inquiétez pas ! je ne partirai pas sans Lui !
  • Pas de soucis, Il sera là.
  • Euh alors à jeudi… car a priori c’est jeudi que je vien…
  • Bonne fin de journée.

Et pof.

Le gars ne se rendait visiblement pas compte qu’il tenait dans sa machine une perle éventuelle, du moins un sacré morceau d’espoir, de sueur et d’efforts. J’ai connu un moment la peur typique de l’Auteur, le rapt de son œuvre par un malotru, même pas éditeur ou lecteur dans une maison à pignon sur Goncourt, non simple employé d’une boutique d’impression, et qui deviendrait auteur, grâce à cela, l’enfoiré de mes deux.

(du calme, ma fille, du calme, pense à Marine Lapeine d’il y a trois ans et redescends sur terre)

Jeudi je pousse la porte du magasin, des pensées discursives plein la tête. A qui l’envoyer, tarte aux poireaux ou à la ratatouille pour ce soir, gym loisirs ou gym compète pour la zouflette etc etc.

Le gars se tient, sourcils froncés, devant son comptoir. A mon entrée, il se lève d’un bond de son siège. Sur son visage, soudainement illuminé, un mélange de sympathie (extrême) et d’admiration (de même).

  • Ah vous voilà…

Extase et ravissement dans sa voix. Excitation aussi.

  • Euh oui c’est moi.
  • Je suis… sidéré.
  • ..
  • Oui, je n’ai jamais lu des nouvelles aussi… EXTRAORDINAIRES !

Vous pouvez mettre RENVERSANTES, GENIALES, BRILLANTES, TRES ORIGINALES, DE GRANDE QUALITE, etc etc. Là, je rougis et la main sur le portefeuille, je demande combien je lui dois.

  • Vous avez déjà publié je suppose ?
  • .. enfin euh oui… un peu… une fois…

La femme blanche est fatiguée, éditions Arcadia, 2007, mais un conseil, volez plutôt le livre car l’éditeur ne verse jamais ses droits à l’auteur.

  • C’est vraiment… je veux dire… je l’ai lu toute la nuit… soit 8 fois au total…
  • Non ?

Là je suis au bord des larmes, ou de l’évanouissement, ou du fou rire ou ou.

  • .. je n’ai jamais lu un livre comme ça depuis… depuis le le… Da Vinci Code.

Ou Harry Potter, ou Et si c’était vrai, ou Un Président ne devrait pas dire ça ou La recherche du temps perdu, ou etc etc, je vous laisse choisir.

  • Oh ben c’est gentil ça…
  • Vous avez un fabuleux talent madame… Chaussette.
  • Euh Chotek…
  • Vous allez l’envoyer à qui ? pourquoi pas l’Amateuriste dites-moi ? Il publie une fille… Anna Tralala je crois… une sacrée plume aussi mais enfin, pas autant que la vôtre… vous, vous êtes plus d’un cran au-dessus !

A ce moment-là, la porte s’ouvre. Un petit vieux entre avec son déambulateur et le charme est brisé, cling.

  • Marcel, faut que je photocopie mes relevés de retraite, la CPAM croit que j’affabule et que j’ai jamais été assistant parlementaire, 18 trimestres putain que j’ai marné…

A regret, l’homme me laisse. Je reviens à moi. Mes manuscrits sont posés sur le comptoir, et Marcel est en train de me regarder composer le code de ma carte. Il n’a pas dit mot, Marcel, il a sans doute pensé que ces exemplaires étaient ma thèse enfin achevée à bientôt 50 ans. Il dira à sa femme ce soir : visiblement comme pour faire des mômes, y a plus d’âge pour étudier, elle est belle la France, Marinette…

Je suis repartie avec mes manuscrits que je vais devoir maintenant, tels des embryons fragiles, tenter d’implanter dans la membrane d’un ventre porteur, éditeur ou éditrice dont il faudra espérer l’absence de rejet, pour que soit enfin menée à terme cette gestation interminable (plus de 3 ans donc) qui fera de moi une auteure pour de vrai comme d’autres deviennent mères de même.

Voilà Joëlle le récit poignant de mon lundi. Il faisait chaud, vous avez dû endurer mais il ne faut pas se laisser abattre. Ma phrase du jour, volée donc à une amie, elle-même l’ayant dérobée à quelqu’un d’autre, elle n’en a pas fait mystère :

J’essaye de regarder la vie en farce

3 thoughts on “Je maîtrise la situation

  1. Reply Ladenio Juin 14, 2017 23:38

    Ah ben elle est où la case à cocher pour partager avec le Mônde sur facedebouc ? (« Face debout  » me propose mon telephone).
    Le quotidien selon la Chotek, c’est aussi délicieux qu’une prose de Desproges!d

  2. Reply Cécile Juin 15, 2017 21:33

    J’ai beaucoup ri !
    Merci
    Cécile

  3. Reply ln22 Juin 28, 2017 14:38

    quel retour ! On applaudit des 4 papattes. c’est bien qu’elle soit reviendue la chotek. On va suire ça de plus près et on ne s’en lasse pas. La bretonne

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