En bateau, avec feue Nicole 1



Ascension, petit pont de mai
j’oublie tout… vive le Jésus qui ignorait à son époque qu’en grimpant au ciel
il ferait le bonheur de tant de gens dont une employée de bureau allouée aux
statistiques, lui qui a même poussé l’exquise délicatesse à choisir un jeudi
pour cette opération de grimpe (quand on pense à la sauvagerie de certains de
ses héritiers, croisés et autres, on en demeure songeuse), ce qui accolé à un
vendredi nous fait un séjour de 4 jours hors les murs ouvrables.

Voilà un constat qui ne manquerait
pas de provoquer un gloussement de mépris d’Emmanuel Carrère qui, régulièrement
dans ses bouquins, épingle ces pauvres veaux que majoritairement nous sommes, sinistres
esclaves des jours posés, des ponts et des zones A, B ou C… mais je lui
pardonne car moi aussi je ricane, je grince même devant cette existence pas
fort glamour, sans compter que j’ai bien du goût à le lire alors…

J’ai pris Rv avec Aveline pour
aller la visiter dans ce qu’elle appelle son univers carcéral, m’avertissant
par avance que le pipi room déborde sur une salle d’attente dont tous les
sièges ou presque gisent brisés au sol, sans compter que le personnel a dû
effectuer une mutation professionnelle en milieu hospitalier de la prison de la
Santé ou de la compagnie aérienne de la Tarom (que nous avons testée tous deux
dans notre jeunesse), qu’il faut donc que je m’attende à une fouille au corps hargneuse,
m’a-t-elle prévenue, dès fois que je lui apporterai des fraises ou des gâteaux
au chocolat, toutes choses qui lui sont formellement interdites dans son état  de femme au bord de la crise d’implosion et
que ses matones, de toute façon, ne manqueraient pas de récupérer pour leur
propre compte (mais c’est là pur délire de femme enceinte je pense).

Plus
sérieusement, m’avait-elle informée, j’allais voir  une des prémisses de la réforme des hôpitaux
car en effet, elle était il y a peu supposée accoucher en bonne et due forme dans
l’hôpital d’à côté, dédié à la maternité et à la pédiatrie depuis des siècles,
mais concentration des services oblige, on a tout rapatrié dans ce blockaus où
elle va finir sa gestation, sans que visiblement la qualité ne suive.

Comment
faire moins bien avec supposément plus, en définitive.

Donc exit le petit colis
alimentaire que je me proposais de lui apporter. Exit aussi la musique
puisqu’elle partage sa chambre avec des femmes qui disparaissent les unes après
les autres et qu’elle ne peut donc importuner en écoutant du hard core ou du
heavy metal pour se détendre le système nerveux. Elle m’a expliqué en gloussant
mais un brin inquiète, que les femmes arrivent, le ventre jusqu’aux yeux, elles
gisent quelques heures à côté d’elle avant qu’une blouse blanche à l’air gris
ne vienne les chercher, elles se lèvent alors sans un mot, sans une
protestation, et suivent l’ex taularde ou ex hôtesse de l’air (cf ci-dessus)
pour… pour ne jamais revenir. J’ai l’impression de partager ma chambre avec des
condamnées à mort que l’on vient chercher les unes après les autres, m’a
chuchoté Aveline dans le combiné, peut être que je devrais m’enfuir, tu crois
pas ?  Je l’ai rassurée, aucune
nouvelle de cette sorte ne circulait dans les medias, qui, étant donné qu’ils
ne nous épargnent pas le moindre bébé congelé, n’auraient pas manqué de nous
avertir si des femmes enceintes disparaissaient les unes après les autres de
cet hôpital par ailleurs, et malgré tout, réputé.

J’ai donc décidé de lui apporter
un livre. J’ai repensé à nos voyages, à ce goût du crapahutage que nous avions
toutes les deux, et dont nous sommes pour le moment privées. Surtout Aveline,
clouée qu’elle est sur son future lit de parturiente, avec à la clé une paire
de, à élever seule, à ce qu’il semble, même si question crapahutage, elle
pourra toujours mettre sur pied un délire de voyage en Nouvelle Zélande pour
récupérer le père de sa paire de. En fouillant ma bibliothèque rendue archi
super bordélique par la grâce d’un Zébulon qui sort les livres des étagères
pour les jeter en tas au sol avec la rage d’un Gengis Khan faisant une pyramide
avec les têtes coupées de ses ennemis, j’ai retrouvé un récit merveilleux
qu’une amie, Alysée, qui s’apprête à faire le tour du monde à la voile avec son
jules, m’avait prêté cet hiver.

Il s’agit de Sept fois le tour du soleil, de Nicole van der Kerchove.

C’est le récit de voyage d’une
femme qui, partie à 20 ans et des poussières pour les Antilles à la voile, ne
s’arrêtera plus jamais de sa vie de naviguer, soit sept fois plus que le tour
du soleil, jusqu’à son décès en 2008 à la toute petite cinquantaine, victime du
crabe mauvais qui n’épargne pas même les grandes, les vraies libérées de ce
monde. Car ce récit est autant une ode à la mer et à la voile, qu’à la liberté
et à la nature, une élégie aux vies sans contraintes ni formatage, dont le
signe d’authenticité est l’absence totale de fierté à ce sujet (ou de mépris
vis-à-vis des ultra sédentaires). Ce récit, plein de vie, de
paquets de mer et de soleil, je l’ai lu cet hiver, dans le béton et le gris de
Montreuil, l’avalant comme on s’enfile une tablette de chocolat ou un camembert
rustique tout entier, selon que l’on est salé ou sucré. Moi qui n’ai aucun goût
pour le bateau, où le plus souvent j’ai froid, malade et ennui, j’ai adoré naviguer avec feue Nicole.

Ce qui m’a captivée c’est son
côté tout à la fois parfaitement aventurière, libre et sûre d’elle-même, ce
goût si profond pour la solitude, des semaines entières seule sur son Esquilo (quand moi je meurs si je ne
vois pas quelqu’un chaque jour) tout en étant par ailleurs une femme douce, un
brin gamine, option garçon manqué, timide et mélomane (elle était destinée à
devenir pianiste professionnelle). Ce que j’ai adoré, ce sont ses descriptions
aussi bien de sensations sur mer, la nuit, l’eau, les étoiles, que des îles
visitées (Galapagos notamment), ode tranquille mais enivrante à la Nature, à la
faune, récit toujours vibrant de ses rencontres, dont son mari pour la vie (qui
ne le fut pas en définitive) avec qui elle a eu quasiment en mer une petite
fille, Sabrina, dont les premières années se passeront sur le bateau, et sur
des océans où ses compagnons de jeu seront essentiellement des animaux marins.

Et cette question toute à la fois
curieuse et pertinente, en légende d’une photo où l’on voit Sabrina toute
petite tirant une amarre sur une plage, a-t-on le droit de lui imposer la vie
sur terre ? D’autres diraient, eh Nicole tu charribotes, sur mer tu veux
dire… Sans doute faut-il la comprendre ainsi, a-t-on le droit de lui imposer
cette vie de contraintes, de leçons et de rites sociaux, quand cette aventure
sur mer, et sur terre, lui apporte le monde sur un plateau comme jamais aucune
école, société ou toute autre forme de vie organisée sur terre ne saura lui
apporter ? Sommes-nous plus heureux, et plus humains, au sens plus
entiers, en vivant notre vie d’enfant sur terre ?

Cette quête sans véritable but,
douce et tranquille de Nicole van der Kerchove, on la retrouve dans cette
courte vidéo diffusée par Thalassa qui lui a rendu hommage à sa mort, et
récupérée sur un site, celui de Patrice Lanoy, dont l’hommage rendu à Nicole
van der Kerchove est à l’image de cette femme, vibrant de poésie et
d’enthousiasme (http://lecomplotdespapillons.blogspot.com/2008/02/nicole.html),
tout ceci m’ayant été transmis par Alysée quand avidement, telle une nouvelle droguée
de la navigation, je lui ai demandé si elle avait d’autres éléments concernant
cette extraordinaire humaine à bateau. Dans ce petit film hommage l’on retrouve
une Nicole la cinquantaine en rémission, égale à celle de 20 ans, éclatante de
santé que son Sept fois le tour du soleil nous avait donné de connaître, et la
magie opère de même, devant cette femme si libre et si tranquille, au point qu’à
son tour, l’on se sent des envies de quitter son bureau pour un Esquilo

Alysée m’a aussi parlé d’une photo qui l’avait fascinée et qu’elle n’a pas pu
retrouver, où l’on voit Nicole van der Kerchove, en mer, tenant fermement le
gouvernail de l’Esquilo avec sa fille aînée serrée contre elle, toutes deux les
cheveux au vent et le regard ardemment fiché dans un horizon vers où leur
bateau les emmène éternellement. Il y avait comme une sorte de folie dans leur
regard qui avait fasciné et même presque effrayé Alysée. Folie ou non, Nicole
van der Kerchove a navigué toute sa vie, avec chacun de ses trois enfants, et
elle a touché terre pour l’ultime fois en Patagonie, en 2008, en compagnie de
sa dernière fille, Kim, adolescente.

Ah je me suis dit, voilà qui fera
voyager loin de son lit et des essences médicales mon Aveline à la panse
pleine. Voilà qui la fera endurer avec le sourire, le masque morne des
gardiennes du grand navire blanc où elle flotte depuis plusieurs semaines… J’ai
rangé le livre dans mon sac, loin des pattes de Zébulon, et j’ai filé lui
apporter la bonne nouvelle, feue Nicole n’est plus sur mer mais au ciel elle
navigue certainement encore, au moins sous forme de nuage si l’on en croit les
indiens Yamanas, habitants de cette Paragonie qu'elle a tant aimée au point d'y jeter son ancre définitive.

One comment on “En bateau, avec feue Nicole

  1. Reply Tibolt Chotek Juil 2, 2009 13:39

    Salut ,je recherche des informations généalogique sur François-xavier Chotek
    qui fut compositeur a viene née le 22/10/1800 .
    si tu trouve quelque chose fait moi signe

    Merci cousine.

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